Caucase > Articles > Articles
  



Où est l’ennemi ?   11/09/2011

Où est l’ennemi ?

Éditorial écrit en anglais par Edmond Y. Azadian 
et publié par The Armenian Mirror-Spectator en date du 19 août 2011

Lorsque le futur Alexandre le Grand a hérité du trône de son père, Philippe II, la première chose qu'il a fait a été de distribuer son entière fortune à son peuple. Lorsqu'on lui demanda ce qui lui restait après cet acte de générosité, il répondit d’un seul mot : « l'espoir ». Et cet espoir lui donna assez de vision et de force pour conquérir l’ancien monde.

Cela nous mène à l'époque où l'Arménie a acquis son indépendance il y a 20 ans. Il n'y avait ni électricité, ni eau, ni pain, ni chauffage, mais la population était pleine d'attente, car il avait de l'espoir. Et l'espoir a propulsé les Arméniens à gagner la guerre du Karabagh et à libérer Chouchi. Aujourd'hui, la situation est presque inversée : le pays jouit de 24 heures d'électricité par jour, seulement quelques rares régions rurales se plaignent du manque d'eau, il y a abondance de pain, si l'on peut se permettre de l'acheter, et Erévan est devenue une ville très animée avec des cafés, des discothèques et des casinos. Pourtant, les gens quittent en masse. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas d'espoir. Il est presque ironique de constater que les gens étaient prêts et disposés à endurer les difficultés et continuaient à tenir à la terre, et pourtant, aujourd'hui, dans un confort relatif, ils quittent la patrie, que nous avions rêvée d’avoir pendant des siècles. Et si l'on ose leur poser la question, la réponse cynique est : « Nous avons tenu à la terre et nous avons trop souffert pour préserver la patrie pour vous. Maintenant c'est votre tour de venir et de maintenir le pays en vie. » Le système de valeurs est bouleversé. Durant la période soviétique, les gens ont été envoyés en Sibérie en punition, alors qu'aujourd'hui le gouvernement russe invite les familles arméniennes de s'installer en Sibérie en signe de récompense, en fournissant logements, emplois et citoyenneté. Pendant le génocide, d’honorables femmes arméniennes ont trouvé la mort en sautant dans le fleuve Euphrate, afin d’éviter d'être violées par les Turcs. Aujourd'hui, les jeunes femmes arméniennes traversent la même rivière vers la Turquie pour se prostituer. Dernièrement, le professeur Gérard Libaridian a publié une longue analyse dans la presse arménienne, sonnant l’alarme sur la diminution de la population en Arménie. L’article était intitulé « Appel: Moment critique de l'histoire arménienne. » Ce n'est un secret pour personne, Libaridian est dans l'opposition. Espérons que son cri d’alarme ne soit pas considéré dans ce contexte, parce que sa voix vient du plus profond de notre histoire. Sa théorie est que les Arméniens peuvent survivre aux dictatures, génocides, tremblements de terre, guerres et toute autre calamité, mais ne peuvent survivre au dépeuplement de la patrie. Les mots cités dans son article sont amers, mais ont l’avantage d’être succincts. La chute du royaume des Bagratuni s’est accélérée lorsque les Arzunis se sont installés à côté d’Akhtamar, provoquant l'exode de la patrie. Il explique aussi que le génocide est devenu une option réaliste pour les Jeunes Turcs lorsque la population arménienne est devenue minoritaire dans les provinces historiques arméniennes, alors que la guerre d'autodéfense de Vasbouragan, au cours de la Première guerre mondiale, a réussi parce les Arméniens étaient majoritaires dans cette région. Aujourd'hui, avec l'exode des cerveaux et le dépeuplement, l'Arménie a atteint un point critique, après quoi elle ne sera plus en mesure de soutenir un gouvernement ni de défendre ses frontières.

Bien sûr, il y a des raisons objectives à cet état inquiétant, la Turquie et l'Azerbaïdjan continuent leur politique génocidaire sous une forme totalement différente, en bloquant l'Arménie dans un étranglement économique et une extinction possible. Les Géorgiens sont aussi des ennemis. Récemment le président géorgien Mikhaïl Saakashvili a ouvertement déclaré que « l'ennemi de l'Azerbaïdjan est notre ennemi. » Personne n'a le moindre doute sur la cible désignée ; l’Arménie. Nos ennemis extérieurs ne peuvent se comporter autrement, en raison de leurs propres intérêts nationaux. Mais nous avons des ennemis intérieurs qui nous sont bien plus nuisibles. Ce sont ces mêmes personnes qui ont créé une caste d'oligarques qui étouffent l'économie de l'Arménie dans le but de servir leurs propres intérêts égoïstes. Lorsque des fonctionnaires du gouvernement - et même un ministre – ont détourné l'aide envoyée à l'Arménie pour les survivants démunis du tremblement de terre, nous avons tous été consternés par l’ampleur de la dégénérescence héritée du régime soviétique. Mais la tendance se poursuit. Récemment, le bienfaiteur de la diaspora et homme d'affaires Vahakn Hovnanian a donné quelques exemples dans une entrevue. Il a raconté avoir tenté de s'impliquer dans la production de blé, mais a reçu des menaces de saccage de son champ avant même la récolte, et cela bien que l'Arménie soit un pays importateur de blé. Il a aussi tenté d'importer du bois de la Russie, mais ses homologues russes ont même refusé de traiter avec lui, parce que le bois est le monopole de certains oligarques. Il a encouragé certains Arméniens de la diaspora à faire des affaires dans la patrie, mais les apparatchiks du gouvernement les ont fait fuir. Tout Arménien qui a eu des relations d'affaires peut citer au moins cinq cas identiques ou plus. Tout investisseur étranger semble être en terrain miné. Les corps de plusieurs ressortissants étrangers engagés dans les affaires ont été découverts en Arménie et même avant l'enquête policière, les médias rapportaient des histoires sur l’incapacité des victimes à se défendre elles-mêmes. La même politique hostile est appliquée contre la population locale. Actuellement, il existe une énorme controverse, opposant le maire d'Erévan aux vendeurs de rue qui tentent de gagner leur vie. Et bien sûr, ils ont payé des pots de vin exorbitants à des fonctionnaires de la ville afin d’obtenir leurs permis de construire pour leurs kiosques illégaux. Plutôt que de s'attaquer aux fonctionnaires corrompus, le maire tente d'expulser les vendeurs, bien sûr, pour une bonne cause. Qui ne souhaite qu’Erévan soit belle? Mais avant cela, une question s’impose : qui va nourrir les familles de ces petits commerçants ? Alors que les oligarques vivent dans une opulence obscène, la majorité de la population lutte pour sa survie, et s’il est possible de trouver un moyen de survivre même dans un autre pays, elle n'hésitera pas un seul instant. 

Même ceux qui vivent encore en Arménie ne peuvent contribuer à la croissance de la population : 68,3% des familles ne souhaitent pas avoir d’enfant ; 16,4% pense n'avoir qu'un seul enfant et 13,6% n'ont pas répondu. Parmi les raisons citées, l'économie arrive en premier. Citant un précédent historique, Libaridian écrit: « Nos effectifs sont tombés au-dessous d'un certain seuil, à un niveau qui aurait rendu impossible la révolution arménienne contre l'Empire ottoman, et le génocide en général, sans espoir... Près d'un siècle plus tard, nous avons maintenant atteint un seuil similaire dans la République d'Arménie, où la diminution de la population est étroitement liée à la persistance des conflits avec ses voisins qui menacent la viabilité de l'économie et la défense nationale. ». Les Turcs, les Azéris et les Géorgiens sont les ennemis de l'Arménie et désirent effacer l'Arménie de la carte. 

Les Arméniens ont résisté à cette pression depuis maintenant 20 ans, et peut-être peuvent-ils résister plus longtemps. Mais qu'en est-il de l'ennemi intérieur? Nous ne pourrons affronter notre ennemi extérieur sans d’abord exterminer notre ennemi intérieur.

Traduction N.P.

 


Retour...



© 2014 - Europe & Orient

Retour à la page d'accueil Plan du site