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Arménie-Israël : l’espoir au-delà de la realpolitik…   6/09/2007

Arménie-Israël : l’espoir au-delà de la realpolitik…

par Frédéric Encel 

article publié dans la revue Europe&Orient N°3 " LA CAPITULATION? " oct.2006 

Espérer que la République d’Arménie et l’Etat d’Israël entretiennent de chaleureux rapports diplomatiques, dès à présent et durant les années 2000-2010, apparaît pour l’heure utopique. L’ambassadeur israélien pour l’Arménie est itinérant, l’ambassade étant située à Tbilissi, dans la république géorgienne voisine, tandis que c’est l’ambassadeur d’Arménie en France qui se trouve chargé des affaires israéliennes... Quant au volume d’échanges commerciaux entre Erevan et Jérusalem, il se borne à des montants symboliques de quelques dizaines de millions de dollars par an. Gardons-nous d’interpréter cette anémie diplomatique et économique de façon catastrophiste ; la géographie (enclavement et éloignement mutuel), la démographie (seulement quelques centaines de Juifs à Erevan et autant d’Arméniens en Israël) et l’économie (filières peu complémentaires) l’expliquent davantage que des contentieux politiques. Pourtant, s’il n’existe évidemment nul contentieux territorial entre ces deux Etats non contigus, ni de concurrence économique telle qu’elle pourrait grever de bonnes relations générales, deux reproches prévalent à Erevan – et au sein des communautés arméniennes en général – à l’endroit de Jérusalem depuis les années 1990, de nature différente mais s’inscrivant néanmoins dans un legs traumatique identique.

Le premier, géopolitique, concerne la grande proximité politique et militaire d’Israël vis à vis de la Turquie – surtout depuis l’accord de partenariat de février 1996 – puis, dans une moindre mesure, les liens qu’entretient l’Etat hébreu avec l’Azerbaïdjan ; le second reproche arménien, plus aigu car touchant aux tréfonds de la douloureuse mémoire génocidaire, porte sur la non-reconnaissance officielle par Israël du génocide de 1915-16. Aux yeux de l’auteur de ces lignes – qui admet ces expressions d’incompréhension comme non seulement légitimes mais nécessitant des réponses israéliennes appropriées – l’amitié judéo-arménienne est trop précieuse pour qu’on néglige cette question ou qu’on ne cherche pas à comprendre ce qui la motive côté israélien.

Realpolitik

Selon la formule consacrée, « les Etats n’ont que des intérêts », et ni le Moyen-Orient ni la Caucase n’échappent à cette loi d’airain des relations internationales. Dans ce cadre, la morale n’est pas nécessairement négligeable mais tout au plus – hélas – secondaire. A cet égard, que les amis d’Israël ne se voilent pas la face : l’attitude israélienne quant à la reconnaissance du génocide arménien et, au-delà, face à l’Arménie de manière générale, est corrélée aux rapports stratégiques étroits existant entre Jérusalem et Ankara. Pour un Etat d’Israël isolé au Proche-Orient, l’appui précieux d’une puissance de la « deuxième ceinture » (derrière la première ceinture des Etats arabes hostiles) a toujours été recherché, la Turquie présentant en l’espèce le triple avantage de l’hostilité à l’encontre de la Syrie, d’un espace aérien syro-irako-iranien extrêmement stratégique, et de ressources hydriques potentiellement intéressantes. Quant à l’Azerbaïdjan, située au nord-ouest de l’Iran ennemi, Israël en consomme une partie de la production pétrolière. En soi, ces liens s’inscrivent dans une démarche positive (recherche d’intérêts) et non négative au sens d’une volonté de nuire à un tiers, en l’espèce l’Arménie. Or le blocus économique sévère qu’imposent à ce petit Etat ses deux voisins turc et azéri (outre leur négationnisme très officiel) ne peut que braquer les Arméniens : voici donc Israël acoquiné avec ceux qui les asphyxient…

Cela dit, dans le domaine très froid de la realpolitik, on trouve toujours matière à retourner l’argument moral de l’interlocuteur : au fond, peu chaut à Israël que l’Arménie doive à son puissant voisin iranien une part considérable de son approvisionnement en énergie et en matières premières agricoles, dans la mesure où le pouvoir iranien voue l’Etat juif aux gémonies voire même – depuis l’avènement à la présidence de Mahmoud Ahmadinedjad – au… génocide, via le feu nucléaire. Et les Israéliens donc d’opposer parfois, notamment à l’Institut stratégique Jaffee de Tel Aviv, à « l’immoralité » de l’alliance turque « la perfidie » de l’alliance iranienne. En cela, on ne trouve rien de bien nouveau sous le soleil de l’observation géostratégique et des reproches croisés entre Etats, et il convient d’affirmer, à l’instar de l’historien Yves Ternon, que

« même si ces alliances placent temporairement ces deux pays dans des systèmes d’alliances opposés, ce qui unit Arméniens et Juifs – la mémoire d’un génocide – est plus forte que ce qui, en apparence, les divise ».[1]

Or précisément, l’autre question, celle de la reconnaissance du génocide, s’avère plus complexe.

Le génocide

Il convient d’être excessivement précis : si Israël ne reconnaît pas officiellement le génocide arménien, il ne le nie pas. Il ne s’agit pas là d’une subtilité sémantique mais d’une différence abyssale. Dans leur immense majorité, les 191 Etats représentés à l’ONU n’ont pas reconnu institutionnellement le génocide de 1915-16 – et parmi eux Israël, sachant que ce fut aussi le cas de la France jusqu’à la loi de janvier 2001 – mais seuls deux d’entre eux le nient explicitement : Turquie et Azerbaïdjan.  Les Etats ayant reconnu officiellement le génocide l’ont fait par voie soit parlementaire (Assemblée nationale française, Chambre des Représentants américaine, etc.), soit par voie déclarative. Or les institutions israéliennes se prêtent mal à ce type d’engagements : la Knesset, chambre législative unique, ne se prononce pas en principe sur des questions de politique étrangère autre que diplomatiques et sécuritaires, et le chef de l’exécutif, le président de l’Etat, ne dispose que de pouvoirs symboliques. Cela dit, Israël se présentant comme l’Etat à la fois des rescapés de la Shoah et de la mémoire du génocide juif, il va de soi que les Arméniens seraient en droit d’attendre un surcroît de considération par rapport à d’autres Etats objectivement moins concernés par la souffrance génocidaire.

Cet effort de compréhension a fort heureusement connu un regain ces dernières années. D’abord une personnalité morale et politique de premier plan, l’ancien ministre de l’Education nationale de la gauche laïque, Yossi Sarid, s’est inclinée au Mémorial de Erevan, le Tsitsernagabert, lors de la commémoration du 90è anniversaire du génocide en avril 2005. Ensuite, aux antipodes spirituelles et idéologiques de Sarid, le grand Rabbin ashkénaze d’Israël, Yona Metzger, a lui aussi déposé quelques temps après une gerbe sur le site, ès qualité. A ces deux visites certes symboliques mais sans précédent, il convient d’ajouter un mouvement moral assez nouveau au sein des milieux juifs pro-israéliens des Etats-Unis : jusque-là, ce lobby soutenait sans état d’âme la cause turque au regard des bonnes relations entretenues par Ankara à l’endroit de Jérusalem, notamment sur les dossiers chypriote, kurde, européen, ou encore sur celui de la dette ; or ce soutien est sans cesse plus refusé sur la question de la reconnaissance du génocide arménien. Et si cette tendance lourde se confirme – ce qui semble bien être le cas – les diplomates israéliens ne pourront longtemps refuser d’en tenir compte. Dans un registre différent et sous d’autres latitudes, en l’occurrence chez les intellectuels juifs de France favorables au sionisme et à Israël, il est intéressant de constater des prises de position également de plus en plus explicites face à la candidature turque à l’entrée dans l’Union européenne : ainsi d’un Alain Finkielkraut ou d’un Robert Badinter qui, respectivement, prirent récemment des positions hostiles à adhésion turque avec pour argutie prioritaire la non reconnaissance par Ankara du génocide de 1915, tandis que le mensuel juif de référence, « L’Arche », consacrait plusieurs articles et dossiers à ce thème, et que le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) multipliait les initiatives en faveur de la communauté arménienne.  

Sionisme et malheurs arméniens

Enfin il nous paraît fondamental d’ajouter un point d’histoire sur les perceptions, généralement inconnues, du génocide arménien par le mouvement sioniste originel. D’abord, les premiers militants et dirigeants de l’Organisation sioniste se sont immédiatement intéressés au sort cruel infligé par l’empire Ottoman à ses sujets arméniens : suite aux massacres de 1895-96, plusieurs délégués sionistes au Premier Congrès sioniste de Bâle (août 1897) expriment des craintes quant au sort de la petite minorité juive cherchant précisément à s’installer au Yishouv (foyer national) de Palestine ottomane. Surtout, Théodore Herzl en personne – fondateur de l’Organisation sioniste et précurseur de l’Etat juif – s’indigne dans son journal de ces persécutions, traitant le sultan de la Sublime Porte Abdul Hamid de « souverain d’un empire de brigands ». [2] Plus tard, le génocide de 1915-16 va créer ou renforcer un clivage profond parmi les penseurs sionistes : face à ce cataclysme très vite connu, certains (tel le rabbin Binyamin Radler-Feldman), préconisent un profil bas face aux autorités turques pour éviter un sort identique à la communauté juive du Yishouv, d’autres (comme Vladimir Zeev Jabotinsky), appelant au contraire à la constitution d’une force armée juive afin de lutter contre l’impitoyable occupant turc. In fine, c’est cette alternative qui l’emportera, même après la chute des Ottomans devant les Britanniques. Ultime élément de prise en considération du sort arménien : la célèbre sentence d’Adolf Hitler qui, à la conférence de Wansee de janvier 1942 instituant l’extermination des Juifs, répondit aux craintes des opinions publiques devant la Solution finale émises par un général présent à la réunion : « Qui se souvient encore du génocide arménien ? »… Sans exagération, on peut affirmer que cette phrase a pesé et pèse encore, en Israël, d’un poids certain, et influe dans une certaine mesure sur la politique étrangère (complexe d’Auschwitz) de l’Etat hébreu. Certes, ces trois exemples témoignent moins d’une compassion (du reste réelle chez les sionistes originels) que d’un intérêt comparatif en terme de leçons à tirer du sort des Arméniens. Il n’en demeure pas moins que jamais il n’y eut au sein du mouvement sioniste puis de la société israélienne de courant arménophobe ni/ou négationniste.[3]

Bonaparte disait qu’« il n’est de grandes amitiés sans de grandes querelles ». Israël serait bien inspiré – au moins dans un premier temps par la voie hautement significative de l’institution Yad Vashem – de résorber celle qui persiste avec le peuple arménien sur le cataclysme de 1915-16. En cela, l’Etat juif ferait écho au large soutien apporté par nombre de Juifs de France à la récente loi de pénalisation de la négation du génocide arménien.

 


[1] Interview d’Yves Ternon par Marc Knobel, site du CRIF, 3 février 2003. 
[2] Théodore Herzl, Journal. Cité in Alain Boyer, Theodor Herzl, Albin Michel, 1991, p.122.
[3] Ajoutons que les concepteurs du musée officiel du génocide rwandais de 1994, à Kigali, fut conçu en 2000 par les philosémites et pro-sionistes frères Smith, sur le modèle de Yad Vashem (Mémorial de la Shoah à Jérusalem), avec un pan de mur consacré au génocide arménien ! 


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