Caucase > Articles > Articles
  



"L'OPTIMISME DE LA PACIFICATION" PEUT ETRE MORTEL   28/06/2006

"L'OPTIMISME DE LA PACIFICATION" PEUT ETRE MORTEL

Sergueï Markedonov,
directeur du département des relations interethniques
à l'Institut d'analyse politique et militaire – RIA Novosti

La participation de la Russie aux opérations de maintien de la paix dans l'espace post soviétique a déjà permis de stopper et de geler plusieurs conflits interethniques. Les opérations russes en Abkhazie, en Ossétie du Sud, en Transnistrie et au Tadjikistan ne l'ont cédé en rien, sur le plan de l'efficacité, aux opérations menées par les Etats occidentaux en Yougoslavie, au Darfour, au Rwanda et en Somalie. Ni l'Abkhazie, ni la Transnistrie n'ont eu, tout au moins, leur Srebrenica ou leur "pogrom de mars".

Mais il existe aussi le problème du Haut Karabakh. Le 31 mai, lors de la réunion du Conseil des ministres de la Défense des pays de la CEI à Bakou, le ministre russe de la Défense Sergueï Ivanov a fait une déclaration politique importante : "Pour ce qui est du Haut Karabakh, a-t-il dit, je n'exclus pas que des forces de paix puissent y faire leur apparition dans un avenir proche, afin de garantir l'exécution de toutes les ententes politiques qui interviendront tôt ou tard."

La Russie annonce donc qu'elle est prête se charger du maintien de la paix dans la zone du face-à-face arméno-azerbaïdjanais. Mais certains éclaircissements doivent être apportés.

Le Haut Karabakh est aujourd'hui l'unique "point chaud" du Caucase du Sud à n'avoir encore jamais connu d'opération de maintien de la paix (ni de la part de la Russie ni sous l'égide de structures internationales). Le cessez-le-feu repose sur le gentleman's agreement des parties en conflit. L'occupation, par les forces de défense de la République autoproclamée du Haut Karabakh (avec le soutien de l'Arménie), de sept régions situées hors du territoire karabakh proprement dit, contribue également à son maintien. Pour l'Azerbaïdjan, ce sont des "territoires occupés". Pour la République autoproclamée du Haut Karabakh (et l'Arménie), c'est une "ceinture de sécurité" qu'aucun homme politique, à Stepanakert, n'est prêt à enlever. C'est pourquoi les déclarations d'Ivanov sur "l'obtention d'ententes politiques" signifient que le ministre parle d'un avenir très lointain.

Mais il faut en parler. Parce que les offres de structures internationales pour débloquer le conflit sont loin d'être adéquates. Notamment les initiatives du président de l'OSCE et d'éminentes personnalités politiques européennes, rendues publiques dans les premiers mois de 2006.

Que valent, par exemple, les propositions relatives au retour des réfugiés sur les lieux de leur résidence antérieure ? Concernant le Haut Karabakh, cette idée revient avec une constance enviable. Toutefois, l'expérience tragique du Kosovo et de la Krajina serbe a déjà montré que vouloir assimiler l'élimination des conséquences humanitaire d'un conflit a son règlement engendre de nouvelles vagues de réfugiés et de purification ethnique.

La Russie le comprend bien et c'est pourquoi une opération russe efficace de maintien de la paix pourrait constituer une étape dans le règlement du problème du Karabakh. Autre chose est de savoir quel doit en être le format. Y a-t-il un besoin aigu de déployer des "casques bleus" russe dans la zone du conflit ? Compte tenu de toutes les données concrètes de la confrontation arméno-azerbaïdjanaise, les réponses ne sont pas évidentes.

L'essentiel, pour l'instant, est de déboucher sur la confiance entre les parties en conflit. Tout le reste, y compris le déploiement de forces de paix, passe au second plan. Pourquoi Stepanakert ("capitale" de la République autoproclamée), transformée en "Stalingrad" en 1991 et au début de 1992, a-t-elle été complètement reconstruite et pas Choucha, peuplée majoritairement d'Azéris ? Parce que, tactiquement, Choucha se dresse au-dessus de Stepanakert et que les Arméniens craignent un "règlement pacifique" qui verrait revenir les habitants de la ville, soit un demi million d'Azéris.

Considérer, à l'instar du président de l'OSCE Karel De Gucht, que la démilitarisation des "territoires occupés" et l'introduction de contingents de maintien de la paix dans ces territoires ne seront pas suivies d'un "retour" massif des réfugiés rêvant de régler leur compte aux "occupants" arméniens ne repose sur rien. Si les forces de paix commencent à freiner le processus (ce que feront les Russes, contrairement aux Hollandais à Srebrenica), ce sera le début d'un conflit russo-azerbaïdjanais réel.

C'est pourquoi la présence d'une force de maintien de la paix russe dans la zone du conflit arméno-azerbaïdjanais n'est possible que si les deux parties en conflit sont d'accord pour que nous jouions un rôle d'arbitre. Ce faisant, il serait plus juste de sous-entendre, par deuxième partie, non l'Arménie, mais la République autoproclamée du Haut Karabakh. L'essentiel, ici, est de parvenir à un minimum de confiance (ne serait-ce qu'au niveau de l'élite) entre les parties prenantes au conflit. Pour y atteindre tôt ou tard, la diplomatie russe n'a pas besoin de grand-chose : ne pas rester à la traîne des faiseurs de paix professionnels de l'OSCE et ne pas rivaliser avec eux dans une rhétorique pseudo démocratique, ne pas manifester un "progressisme et un optimisme de la pacification".

28/06/2006


Retour...



© 2014 - Europe & Orient

Retour à la page d'accueil Plan du site