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Qui a tué Hariri ?   23/04/2006

Qui a tué Hariri ?

Loin de moi l'idée de remplacer les enquêteurs internationaux. Mais, après 14 mois d'enquêtes, nous sommes toujours au même stade. Nous pourrions un peu les aider à sortir des sentiers battus.

J'y ai pensé quand un ami s'est posé tout haut une question que tout le monde doit se demander. Pourquoi Rafik Hariri, plusieurs fois milliardaire, a-t-il voulu entrer dans cette galère ? Car, s'il s'agissait de sauver le Liban, il aurait dû comprendre après quelques années d'essais infructueux que c'était une mission impossible, dangereuse et même suicidaire. Alors ?

Il faut, pour comprendre tout cela, se rappeler ce qui s'est passé depuis le début des guerres libanaises : Les Américains, depuis 1973, sous l'impulsion du docteur Henri Kissinger, cherchaient à se débarrasser du pouvoir maronite, qu'ils ont appelé avec leur sens de la désinformation " maronitisme politique ", pour pouvoir échanger la terre " chrétienne " du Liban contre la terre " musulmane " de Palestine. D'après eux, les chrétiens libanais seraient forcés d'émigrer ou d'obéir et seraient remplacés par les Palestiniens à majorité sunnite. Ce qui augmenterait le pouvoir des sunnites libanais et l'influence de l'Arabie saoudite.

Ils étaient ainsi arrivés à " embaucher " leurs alliés saoudiens, après avoir été eux-mêmes " embauchés " par leurs alliés israéliens. Mais les Maronites s'étaient bien battus et n'avaient pas voulu obéir. Ce fut ainsi que les Américains utilisèrent deux moyens pour en arriver à bout :

1 - La révolte chrétienne militaire contre le gouvernement du général Aoun (1989).

2 - La faillite financière du Liban.

Tout cela fut couronné par l'" accord constitutionnel " de Taëf en Arabie saoudite qui rogna les pouvoirs du président maronite de la République libanaise et les distribua sur le Président du Parlement et le Président du Conseil sunnite. Ce qui rendit l'Etat libanais impotent et la Syrie fut chargée de le diriger.

Le Président Rafik Hariri était alors un des sujets favoris du roi Fahd d'Arabie saoudite et lui devait obéissance. Il avait de très bonnes " relations " avec Monsieur Chirac, depuis que ce dernier était maire de Paris. On peut imaginer (je dis bien imaginer, ce qui pourrait ne pas être vrai, mais quand même vraisemblable) le scénario suivant :

Le roi Fahd, les Américains et les Français avaient besoin d'un Président du Conseil libanais, pour appliquer leur plan de paix au Moyen-Orient qui devait commencer par un renforcement du pouvoir de la communauté sunnite et se poursuivrait par l'implantation des Palestiniens et une paix séparée avec Israël. Monsieur Hariri ne pouvait qu'aider aux deux premiers buts, car ami des dirigeants occidentaux et sujet saoudien. De plus, en tant que sunnite, il ne pouvait qu'être favorable à une augmentation du pouvoir et de la population sunnites au Liban. Il s'attela donc à y augmenter sa popularité en devenant le bienfaiteur des Libanais surtout des jeunes. Entre-temps, sous le premier gouvernement après Taëf (Karamé, 1990-1992), la livre libanaise chuta notablement et il fallait 3000 livres (L.L.) pour acheter un dollar. On commença à parler d'une présidence Hariri et, juste avant sa nomination, des rumeurs persistantes se répandirent sur des achats massifs de livres libanaises par les investisseurs des pays du Golfe (Qui devaient savoir comment Hariri allait augmenter sa valeur en augmentant les intérêts sur la monnaie libanaise. Certains appellent cela délit d'initié).

Hariri fut nommé Président du Conseil et la valeur de la livre doubla tandis que les intérêts sur l'argent libanais atteignirent les chiffres astronomiques de 43%. En trois ans les investissements étrangers des initiés, sur la livre libanaise, quadruplaient. Hariri se mit rapidement au travail et fonda la société immobilière du Centre de Beyrouth, Solidere, qui expropria les biens des propriétaires beyrouthins (majorité sunnite) à 10% de leur valeur. Il augmenta les impôts et commença des travaux de reconstruction pharaoniques coûteux, en empruntant des banques et de l'étranger. Tout le monde prit part à la curée des commissions et des intérêts : les chefs de milices, les " amis " syriens, les actionnaires et les investisseurs du Golfe et les " protecteurs occidentaux ". Paris I et Paris II servirent à prêter à l'Etat libanais l'argent qui était distribué aux profiteurs ci-dessus et qui devait être remboursé par les citoyens libanais et leurs descendants.[1] à moins qu'ils n'acceptent l'implantation des Palestiniens. Par contre, le gouvernement Hariri augmenta le nombre des sunnites en donnant la nationalité à plus de 350.000 personnes (10% des Libanais) à majorité sunnite.

Le reste est connu. Le Président Lahoud devint Président de la République et commença à refuser de participer à ce gâchis, tandis que la politique régionale changeait et que la Syrie prenait une politique différente de celle des Etats-Unis. Lahoud était devenu l'homme à abattre car il empêchait le plan de se poursuivre en appuyant la résistance du Hezbollah, en n'envoyant pas l'armée dans le Sud et en empêchant de toutes ses forces, les dépenses inutiles et la corruption.

Le Président Hariri qui était venu suivant l'agenda international et en avait profité (Forbes évaluait sa fortune à 3,8 milliards de dollars en l'an 2003. Il évalue celle de ses héritiers à 16,7 milliards de dollars, en 2006)[2] devait obéir à ses protecteurs et empêcher la prorogation de son mandat pour pouvoir esécuter le plan ci-dessus. Il ne l'a pas fait, invoquant des pressions syriennes. Des observateurs racontent qu'après sa dernière visite à l'Elysée, les adieux entre lui et le Président Chirac étaient beaucoup plus froids qu'à l'accoutumée.

Quelques mois plus tard il était assassiné et les Libanais le qualifièrent de " martyr ". Cela est vrai. Mais de quelle cause est-il martyr, celle du Liban, celle des ennemis du Liban, celle d'autres magnats jaloux, celle des intégristes islamiques désabusés de Hariri ou en colère contre lui, celle du groupe de protecteurs " protégeant et employant les services de Hariri ou celle des ennemis de ce groupe ?

Nous voyons que si Monsieur Brammertz ou tout autre enquêteur voulait savoir la vérité, il devrait suivre toutes ces filières.

Bonne chance Monsieur Brammertz.

Roger AKL
23/4/2006

 

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[1] Le fait, que la nouvelle conférence d'aide au Liban s'appelle Beyrouth I, montre que Paris a été remplacé par Washington.

[2] Bahaa Hariri, 4,1, Saad Hariri, 4,1, Ayman Hariri, 2,7, Fahd Hariri, 2,7, Hind Hariri, 2,7, Nazek Hariri, 1,7 ; Total = 16,7 milliards de dollars. Chiffres tirés de forbes.com/lists/2006/10_14.html.

Rafic Hariri était cité, dans forbes.com, avoir 3,8 milliards en 2003 et la famille Hariri 4,3 milliards en 2004.


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