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Le rapport Mehlis et ses conséquences   24/10/2005

Le rapport Mehlis et ses conséquences

Le rapport Mehlis ne fait pas l’unanimité ni à l’Onu, ni à Washington, ni à Paris, ni à Damas, ni à Beyrouth, ni dans les capitales arabes. Tout comme les arguments de Colin Powell, alors secrétaire d’état, présentés à l’Onu pour accélérer l’ultime débat avant d’engager le plan pour le renversement de Sadam Hussein et l’occupation de l’Irak.

Vue de Washington, l’opération en Irak est plutôt un succès : diversification des risques américains sur la zone après une concentration périlleuse des troupes US en Arabie saoudite, contrôle plus grand des ressources énergétiques, prise de contacts directs avec l’Iran, endiguement du sunnisme saoudo-wahhabite, ouverture de perspectives commerciales et économiques intéressantes, coût financier et humain encore politiquement supportable…

Vue des autres capitales du monde, l’opération est plutôt un échec.

Ce parallèle, simpliste, entre la perception américaine de l’opération en Irak et celle du reste du monde, explicite le débat qui ne tardera pas à être lancé autour de l’opportunité de déstabiliser le régime syrien de Bachar el-Assad.

A ce stade, nous nous contenterons d’une série de remarques utiles à la compréhension des évènements actuels :

Des soupçons très forts de l’implication syrienne, mais toujours pas de preuves tangibles :

Tout laisse penser que c’est le régime syrien baasiste et minoritaire alaouite qui est derrière l’assassinat de l’ancien Premier ministre libano-saoudien Rafik Hariri. Tout laisse supposer que la présentation de preuves tangibles à l’implication politique du régime Assad est à ce stade plus que difficile, voire impossible.

Un assassinat du style mafieux, mais qui est fondamentalement politique.

L’assassinat de R. Hariri ressemble, dans certains de ses aspects, à une élimination du style mafieux : l’homme d’affaires aurait été éliminé par ceux-là mêmes qu’il était supposé entretenir financièrement pour le compte de ses sponsors régionaux et internationaux et au nom de projets politiques pour le moins occultes. Mais l’assassinat de Hariri n’est pas seulement le fait d’une mafia politico-sécuritaire qui a pu profiter de la bienveillance de la communauté internationale (EU, France) et de la bénédiction de régimes arabes (Arabie saoudite, Egypte) pour occuper impunément un pays voisin pendant une trentaine d’années, avec les complicités locales que l’on sait et parmi lesquelles Hariri lui-même occupait une place de choix comme argentier du " système syro-libanais ". L’assassinat de Hariri, et plusieurs assassinats ou tentatives d’assassinat de personnalités libanaises qui l’ont précédé ou qui l’ont suivi, avaient en commun qu’ils visaient des personnalités dont les actions pouvaient mettre en péril la sécurité même du régime alaouite : Marwan Hamadé (homme politique franco-libanais, proche du socialisme international, ayant de multiples connexions internationales, et une grande influence au sein de la communauté druze à l’intérieur même de la Syrie), Samir Kassir (journaliste gauchisant franco-libanais, d’origine syro-palestinienne, ayant ses connexions en Europe et des réseaux actifs au sein de l’élite intellectuelle syrienne), Georges Hawi (ancien SG du PCL (parti communiste libanais), influent dans les milieux communistes syriens et palestiniens établis en Syrie, et connecté à des réseaux nationalistes arabes), Elias Murr (ministre de la défense, fils d’un pilier du régime pro-syrien Michel Murr et genre du président Emile Lahoud, n’est pas engagé "idéologiquement " avec le régime syrien dont il connaît les rouages du fait de ses liens familiaux, entretient des relations libanaises et européennes indépendantes).

Le cas Hariri est un cas " extrême " aux yeux du régime syrien, qui se sent naturellement menacé depuis l’invasion américaine de l’Irak (et qui aurait pu interpréter la détérioration des relations saoudo-américaines, suite au 11 septembre, comme une " incitation " à contenir l’expansion sunnite au Levant) : les Syriens pouvaient reprocher, en vrac, à Hariri : " sa contribution " à l’élaboration de la résolution 1559, " ses liens douteux " avec Jacques Chirac, son " activisme " sunnite et wahhabite, son " influence au sein de la nomenclature sunnite syrienne " (Chihabi, Khaddam…), ses " réseaux israéliens "… Les services syriens lui prêtaient également des plans visant à faire émerger une véritable opposition islamiste sunnite au régime alaouite.

La déstabilisation du régime syrien : compenser les risques encourus sur le court terme par une vision globale sur le long terme.

Les évolutions actuelles et les pressions américaines et internationales sur la Syrie font peser de sérieux risques de déstabilisation dont il faut tenir compte dès à présent. Acculé, le régime baasiste sécuritaire, par divers aspects différents du régime de Saddam Hussein, conserve de fortes capacités de nuisance au Liban et en Syrie. Sa déstabilisation risque de semer le chaos dans une zone plus ou moins stabilisée depuis quelques années, aux frontières nord d’Israël et proche de l’Europe. Dans ce cas, c’est naturellement la majorité sunnite qui remplacera la minorité chiite alaouite, compensant ainsi la perte de l’Irak par les Sunnites. Le " croissant chiite " est cassé, et l’uniformisation des nations ethniques et confessionnelles poursuit sa bonne marche jusqu’aux frontières du Liban…

Dans le cas d’un renversement du régime syrien, il faut préalablement mettre le Liban à l’abri des évolutions en Syrie et consacrer la cohabitation entre " les trois minorités confessionnelles ".

Menacées en Irak par la majorité chiite et par le terrorisme sunnite, les minorités non musulmanes subiront le même sort en Syrie. Seront-elles amenées à quitter la Syrie pour le Liban voisin ? Dans ce cas, il faut surtout isoler complètement le Liban de la Syrie pour le mettre à l’abri des évolutions dans ce pays : délimitation et sécurisation des frontières (casques bleus à la frontière syro-libanaise), neutralisation des réseaux prosyriens (libanais, palestinien), intégration du Hezbollah dans le processus politique, sécurisation de la frontière sud du Liban… La Constitution revisitée devra alors permettre une cohabitation constructive entre " les trois minorités " libanaises : les Chrétiens (qui ne doivent pas permettre la déstabilisation de leur " pilier " présidentiel), les Chiites (qui doivent pouvoir échanger leurs acquis militaires en avantages politiques) et les Sunnites (qui doivent accepter de ne pas capitaliser sur l’arrivée d’un pouvoir sunnite en Syrie).

A très court terme, les capacités de nuisance et de résistance du régime alaouite syrien peuvent dissuader les Américains de leurs projets de changement de régime à Damas. D’autant que les réticences internationales (Chine, Russie, voire peut-être la France) et arabes (plusieurs pays du Golfe), mais aussi les interrogations iraniennes et israéliennes sur l’après-Assad, risquent de priver les projets américains de leur vigueur, à l’approche surtout d’échéances américaines internes… Cela poussera-t-il la Syrie à de nouvelles concessions pour répondre aux exigences américaines en matière de politique régionale (désengagement de l’Irak, de la scène israélo-palestinienne, relance du processus de paix, arrêt de l’ingérence au Liban, ouverture économique…) ? Peut-on s’attendre à une reprise du dialogue syro-américain ? Si cela est une possibilité et si cette possibilité est souhaitée, il convient impérativement de freiner l’ardeur des anti-syriens " de la dernière heure " au Liban qui semblent pris à leur propre piège jusqu’à devenir eux-mêmes le moteur de l’action internationale (franco-US) et régionale (saoudo-égyptienne) contre le régime alaouite !? 

Il serait intéressant ici de rappeler les accusations " d’ingérences " dans les affaires internes syriennes, portées le 22/10 par Damas contre Saad Rafik Hariri qui risque ainsi de finir par donner raison au régime syrien...


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