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La grande muette pas si muette   28/08/2005

La grande muette pas si muette

Roger Akl 
28/08/05

En tant qu'officier de cette grande muette, j'espère qu'on me laissera répondre à monsieur (le général ou son fils ?) Albert Sara, qui a écrit dans L’Orient-Le Jour du 27/8/05, se plaignant que l’armée libanaise était trop muette. Elle ne l'est justement pas, car il y a déjà deux généraux, un chef de l'opposition et un président de la république, qui parlent et discutent en son nom.

Revenons au sujet de Monsieur (le général ?) Sara : On a beaucoup dépensé sur l'armée, il est vrai, mais Israël et les Etats promoteurs de la résolution 1559 du conseil de sécurité ont tout fait pour l'empêcher d'avoir des armes crédibles, même défensives contre Israël (lire ma lettre, non encore publiée, "l'eau du Litani et le Hezbollah" du 22/8/05). Cela revient, excusez mon cocorico, à la qualité combative du soldat libanais, en 1947-48, qui l'a fait craindre par Israël. D'où le principe des politiciens obéissants à leur "tendre mère" et qui ont dirigé le Liban avant 1975 : "La force du Liban réside dans sa faiblesse" (attribué au regretté Pierre Gemayel).

C'est pour cela que les dirigeants de l'armée n'ont pas pu ou voulu répondre aux députés du Hezbollah, car l'Armée est "armée", mais comme une super gendarmerie et non pour défendre le Liban contre Israël. Son envoi à la frontière ne peut donc apparaître que pour la défense d’Israël contre le Hezbollah et les réfugiés palestiniens. De plus, quand deux Etats se trouvent en guerre, chacun des Etats trouve la meilleure solution possible pour se défendre contre l'ennemi. Or, le Liban a trouvé que l'arme de la résistance était la meilleure, car, non seulement, elle a forcé Israël à quitter la presque totalité de notre territoire, mais, de plus, elle est une arme dissuasive par sa capacité de nuisance non "officielle" et n'engageant pas l'Etat libanais. Enfin, désarmer le Hezbollah et les camps palestiniens ne peut que diviser le pays et nous ramener aux guerres sectaires.

En effet, nous n'avons qu'à observer notre paysage politique et confessionnel : Avant l'assassinat du président Hariri et depuis 1976, les chrétiens ont toujours réclamé le départ des Syriens et toutes les communautés musulmanes, dont les druzes, réclamaient leur présence.

Après son assassinat, les opposants et les loyalistes sont descendus dans la rue en deux manifestations rivales. Les opposants de ce temps-là étaient composés des partis chrétiens, des sunnites et des druzes. Les loyalistes étaient surtout les chiites et, heureusement, pour l'unité théorique du pays, certains chrétiens loyalistes. A ce moment-là, j'avais prévenu que les manifestations du 14 mars avaient réuni les chrétiens qui cherchaient à se débarrasser des Syriens et à renverser le gouvernement, aux sunnites qui ne pensaient qu'à venger leur chef assassiné et aux druzes qui ne pensaient qu'à se débarrasser du président Lahoud, président maronite combatif donc dérangeant leurs plans. J’avais ajouté qu’une fois les Syriens partis, l’opposition se diviserait sur le principal, entre chrétiens et mahométans et c’est ce qui est arrivé aux élections législatives.

Que voyons-nous aujourd'hui ? Sunnites et druzes sont d'accord avec les chiites pour ne pas désarmer le Hezbollah ou envoyer l'armée à la frontière Sud. C'est pour cela que, voyant cela, le général Aoun garde le principe de l'envoi de l'armée au Sud et du désarmement du Hezbollah, en l'associant à une discussion "pacifique" avec le Hezbollah dont on connaît le résultat par avance.

Quant au président Lahoud, conscient des devoirs de sa charge, qui consistent à défendre l'unité du Liban et sa sécurité, et conscient aussi d'avoir à obéir aux Nations unies, il a trouvé bon d'associer l'application de la résolutions 1559 du conseil de sécurité à la 194 des Nations unies, concernant le droit des réfugiés palestiniens au retour dans leurs foyers. Heureusement que le président Lahoud est là pour donner au paysage politique du pays un semblant d’unité.

Vous voyez, Monsieur Sara, que l'envoi de l'armée dans le Sud n'est pas si simple que cela et que les dirigeants du Hezbollah ont raison de dire que l'armée n'est pas capable de défendre le Liban contre Israël. En douteriez-vous alors que les Arabes réunis ont été plusieurs fois battus ?

Quant au Hezbollah, il sera toujours nécessaire tant que les Palestiniens seront réfugiés chez nous, tant qu'Israël sera agressif, qu'il continuera à transgresser nos frontières, par air, par terre et par mer, et qu'il continuera à convoiter notre eau et à nous empêcher à en utiliser la partie qui nous revient sans menaces pour notre sécurité. Oui, ils ont raison de parler des 400 têtes nucléaires, car le nucléaire est une arme dissuasive. Quant à notre dissuasion, ce sont les hommes et les femmes de la résistance.

Enfin, je voudrais répondre à l'éditorial toujours éminent de monsieur Issa Goraieb (même journal, même numéro) : En stratégie, Monsieur Goraieb, on ne peut pas ignorer l’histoire et la géographie. Elles nous disent que nous autres Libanais n’avons de frontières qu’avec la Syrie et Israël. Israël étant jusqu’à plus ample informé un pays ennemi, nous sommes obligés de passer par la Syrie pour nos échanges avec les pays arabes. De même, les populations syrienne et libanaise sont tellement imbriquées que la Syrie plus puissante aura toujours une influence extrêmement importante sur la politique intérieure et extérieure libanaise.

Voici pour le Liban. Quant aux relations syriennes avec l’étranger, surtout américain, je peux vous assurer que le régime syrien actuel n'est pas plus masochiste que celui de Hafez El Assad. La Syrie a beaucoup d'armes dans ses mains. Car, elle et l'Iran tiennent entre leurs mains la sécurité des troupes et l'avenir de la politique américaine au Moyen-Orient et, en parlant d'histoire récente, les Américains ont toujours fini par s'entendre avec les Syriens et ont "trafiqué" avec le régime des mollahs et Israël, durant le très républicain régime Reagan. Maintenant eux et les Syriens jouent au poker menteur ou au bras de fer. Mais ce n’est qu’un jeu qui finira par une entente et elle se fera toujours sur le dos des faibles, surtout les Libanais et principalement les chrétiens du Liban.

Alors, je conseille aux Libanais, surtout à leurs chrétiens, beaucoup de prudence, car un jour ils pourraient être lâchés comme dans le passé. C'est pour cela que j'appuie tellement la politique du président Lahoud, malgré l'incompréhension des chrétiens mal informés. C'est pour cela qu'on accuse le général Aoun de je ne sais quel accord avec lui. Mais, il n'y a pas besoin d'accord pour reconnaître la vérité. Il suffit du bon sens des militaires et de leur patriotisme que les politiciens professionnels ne peuvent pas partager. Comme a dit le général et président Charles de Gaulle : "La politique est trop importante pour la laisser aux politiciens" et j'ajouterai surtout lorsqu'ils sont chefs de milices.


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