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RÉVOLUTIONS EN ASIE CENTRALE: À QUI LE TOUR?   15/03/2005

RÉVOLUTIONS EN ASIE CENTRALE: À QUI LE TOUR ?

par Sergueï Markedonov
directeur adjoint du département des relations interethniques 
à l'Institut d'analyse politique et militaire - RIA Novosti

La vague des "révolutions de couleur" a enfin atteint l'Asie centrale, et la Kirghizie est le premier pays de cette région à avoir été submergé par cette vague. Pour reprendre la théorie léniniste de la révolution, cette république est le "maillon faible". Mais cela signifie-t-il que la vague révolutionnaire déferlera inévitablement sur les autres États de la région? Si oui, quel sera le "maillon faible" suivant, et pourquoi? Est-il réellement possible de circonscrire la révolution à l'intérieur des frontières de la Kirghizie? La réponse à ces questions semble surtout négative.

Les élites politiques d'Asie centrale sont en état de choc émotionnel après les événements en Kirghizie où le pouvoir qui, encore hier semblait inébranlable, s'est effondré en deux jours. Et l'important n'est pas que le président Askar Akaev ait perdu, en quelques jours, le contrôle de la situation politique dans son pays. Ce qui importe, c'est que le pouvoir a perdu sa nature sacrée, élément fondamental de la civilisation orientale. Le pouvoir n'est plus le privilège d'un cercle d'initiés, il est désormais l'objet de la création révolutionnaire des masses.

Au premier abord, la suite des événements dans la république semble paradoxale. L'idéologie de toutes les "révolutions de couleur" qui ont affecté l'espace post-soviétique est imprégnée d'une emphase nationale-démocratique. Or la Kirghizie dirigée par le président Akaev était réputée comme étant l'une des républiques les plus démocratiques de l'Orient post-soviétique. La reconnaissance du russe comme langue officielle, une attitude tolérante vis-à-vis de la communauté ouzbek - tout cela permettait aux représentants de l'élite kirghize de se positionner en partisans de la démocratie. Contrairement au Tadjikistan et à l'Ouzbékistan, la Kirghizie est restée en dehors de la "renaissance islamique".

Si l'on compare les systèmes politiques des pays d'Asie centrale, la Kirghizie apparaissait comme un mouton à cinq pattes. Même si la démocratie à la kirghize différait fortement des modèles européen et américain, la république était largement en avance sur ses voisines.

Le président Askar Akaev a entamé les processus modernisateurs beaucoup plus vite que ses collègues des ex-républiques soviétiques d'Asie centrale. Il recueille aujourd'hui les fruits de ses efforts. Pour reprendre les propos de Karl Marx, le président kirghize est devenu "son propre fossoyeur", en formant une jeunesse contestataire qui a trouvé le cadre légal trop étroit pour elle.

Aujourd'hui, tant que les leaders de la Kirghizie de l'après-Akaev en ont le temps, ils devraient s'employer à assurer la légalité et rétablir l'ordre élémentaire dans le pays.

Quant aux autres États centraasiatiques, l'expérience kirghize sera surtout utile pour Astana. Le Kazakhstan qui, à l'instar de la Kirghizie, a emprunté la voie de la "modernisation de rattrapage" est confronté à des problèmes similaires. D'une part, le pouvoir est entre les mains d'un leader autoritaire et efficace qui jouit d'une solide réputation nationale et internationale. D'autre part, la couche des jeunes contestataires n'est pas moins influente que dans la Kirghizie voisine, et son souci de dynamiser la démocratisation est aussi évident.

Le Kazakhstan, qui s'est fixé des objectifs économiques ambitieux fait face à la nécessité objective de relever les normes du développement politique. Une intervention américaine et européenne n'aurait pour résultat que d'accélérer le processus, mais le besoin de rénovation politique est indéniable.

L'Ouzbékistan et le Tadjikistan sont des pays où le facteur islamique joue un rôle immense. Là, contrairement à la Kirghizie et au Kazakhstan, la révolution serait une forme de protestation des islamistes contre un régime laïque autoritaire.

À l'heure actuelle, les régimes autoritaires d'Asie centrale, en particulier celui d'Ouzbékistan, devraient non pas privilégier la composante policière, mais conférer à l'autoritarisme une nature plus modernisatrice. Reste aussi à remporter la bataille pour la jeunesse et à faire d'elle la principale locomotive de la modernisation laïque.

Le régime politique turkmène est un chapitre à part. Aujourd'hui, on peut affirmer avec certitude que le despotisme oriental de Saparmourat Niyazov ne laisse aucune chance à une révolution populaire. Le changement du pouvoir et la démocratisation du régime ne sont possibles qu'au moyen d'une révolution de palais ou d'une intervention militaire.

Ainsi, les "révolutions de couleur" en Asie centrale ne sauraient être le fruit d'ingénieuses machinations extérieures et de jeux géopolitiques. Elles résultent des particularités propres à la "modernisation de rattrapage" qui concerne la Kirghizie, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Turkménie après la chute de l'URSS en 1991. La Kirghizie a été le premier "maillon faible", parce qu'elle était en tête de course.

Aujourd'hui, il est difficile de prévoir la suite des événements en Kirghizie. Selon le scénario le plus optimiste, cette république peut servir d'exemple démocratique pour les pays de l'Orient islamique. Selon le scénario le plus pessimiste, le pays risque de se morceler et de sombrer dans l'archaïsme politique.

Tout dépendra des capacités créatives des révolutionnaires de Bichkek. Ils ont déjà manifesté leurs capacités destructives. Ils doivent maintenant prouver qu'ils sont capables de gérer le pays et les processus politiques.

L'expérience de Bichkek est pour certains un exemple à suivre, pour d'autres c'est une mise en garde ou une leçon. Dans tous les cas, mars 2005 marquera un nouveau jalon dans l'histoire politique moderne de l'Asie centrale.

 


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