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CFA : QUEL CONTENU POUR L’ACRONYME QUI TUE ?   20/01/2011


CFA : QUEL CONTENU POUR L’ACRONYME QUI TUE ?

Conseil Franco-Arménien ! Nul doute que si le Ministère de l’Intérieur ou l’INSEE avait dû choisir un nom pour notre compte, c’est bien cette fade dénomination aux allures de Société Anonyme qui aurait été retenue. « Comité du 24 avril », c’était sexy, ça avait de la gueule ; on imaginait des valeurs, un combat, un engagement, peut-être même une fraternité … bref un dessein. L’évolution en CCAF annonçait déjà l’institutionnalisation et la perte d’âme de la communauté arménienne de France. Mais avec le CFA, on atteint les sommets de la normalisation et de la vacuité respectable. Un peu comme si Haratch était finalement devenu Le Monde.

On aurait pu blâmer les promoteurs du futur Conseil Franco-Arménien de la paresse intellectuelle par laquelle ils ont jeté leur dévolu sur le nom le plus désespérément empreint de tristesse et de platitude qui soit. Mais si, comme l’affirmait Tristan Bernard, « l'humour provient d'un excès de sérieux », nous devons au contraire les saluer pour le caractère gentiment subversif de l’acronyme qui vient : CFA ? CFA, comme le franc du même nom ! Les Arméniens seraient-ils des Français dévalués qu’on paye en monnaie de singes ? CFA, comme les Championnats de Football Amateurs ! Les Arméniens seraient-ils des Français de quatrième division ?

Laissons aux architectes du CFA le soin de répondre à cette délicate question de savoir si – en la dotant de ce trop sobre acronyme – ils ont inconsciemment traduit la perte de sens qui nous menace pour précisément répondre à la problématique de fond : un CFA pour quoi faire ?

Car à lire les déclarations d’intention de ses promoteurs, il semblerait que le seul objectif de cette structure rénovée soit d’insuffler le ferment démocratique au sein d’une communauté arménienne en panne d’inspiration et démobilisée par les petits arrangements entre amis qui ont fait les beaux jours du CCAF.

Les pessimistes souriront du fait que cette idée soit promue par des organisations dont certaines n’ont jusqu’alors pas spécialement brillé en matière de démocratie interne. Les optimistes y verront un pas méritoire sur le chemin de la rédemption et de la vertu.

Mais l’essentiel est ailleurs : en plaçant la démocratie comme seul visée du CFA, ne confondons-nous pas un objectif et un moyen ? Ou certains croient-ils que – par quelque vertu paraclétique – un sens soit jamais né d’une procédure formelle ? Au risque de décevoir, il faut bien rappeler qu’« il n’est de richesses que d’hommes » ; que c’est toujours l’esprit qui a commandé la main et jamais le geste qui a créé l’idée.

Certes l’idéal démocratique est sans doute louable et, certes, en tant qu’organe non partisan et représentatif de tous les Français d’origine arménienne, il est bien normal que le CFA ne puisse se prévaloir de telle ou telle orientation politique préalable. Mais perpétuer « l’ab-sens » du CCAF, c’est prendre le risque d’une fuite en avant qui a peu de chance de nous conduire là où nous le souhaitons et qui, sans doute, ne mènera qu’à plus de désillusions et de démobilisation.

Si nous voulons réellement écarter le risque signalé des instrumentalisations et des manipulations, mais si nous voulons aussi oser plus qu’une structure juste propre à satisfaire les éternelles ambitions en mal de légitimité institutionnelle, il faudra bien autre chose que des garde-fous réglementaires, aussi élaborés soient-ils.

Nous devrons alors nous résoudre à y insuffler du sens, et pour cela, à favoriser la résurgence de la parole critique et du débat d’idées par lesquels il y a cent ans, les Arméniens avaient cent d’avance sur les mondes ottoman et russes dans lesquels ils vivaient.

En constituant le cadre de nos débats puis notre référentiel idéologique, la Cause arménienne – cette patrie de substitution – a longtemps et utilement suppléé au déracinement provoqué par le Génocide. Mais la marche du monde et la confrontation au Réel - l’indépendance de l’Arménie et la fin consubstantielle du mythe du retour – ont stérilisé notre pensée et fossilisé notre discours aussi sûrement que le yatagan turc l’avait fait pour l’Arménie occidentale.

Si le CFA veut réellement conjurer ce funeste destin, il devra prioritairement permettre l’expression de ceux que la Cause arménienne n’a jamais touchés comme il devra réintégrer ceux qu’elle a exclus ou qui – hâves et exsangues – s’en sont éloignés.

Car – foin de structuralisme – c’est bien de chaque homme, de chaque femme et d’eux seuls que naissent les commencements.

 

Laurent Leylekian

 


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