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La colère n’est pas bonne conseillère politique   11/01/2011

La colère n’est pas bonne conseillère politique

par Edmond Y. Azadian 
 

Article original écrit en anglais 
et publié dans The Armenian Mirror-Spectator 
en date du 5 janvier 2011

 

Les attentes étaient trop élevées autour de l’adoption de la Résolution 252 sur le génocide arménien au cours des derniers jours de la 111e journée du Congrès, son échec s'est avéré être tout aussi décevant, certainement pour de larges segments de la communauté américaine d'origine arménienne.

Il faut expliquer «larges segments» de la communauté, parce qu’en réalité, la majorité de notre communauté est indifférente et il semble qu'aucune question n’est suffisamment importante pour mobiliser de larges segments d’Arméniens.

Notre problème est que la communauté est trop divisée pour être capable de parler d'une seule voix. Chaque fois qu'une résolution est présentée, quelques personnes s’excitent alors que la majorité reste indifférente ou inefficace. Nos ennemis, ainsi que les autres parties intéressées peuvent analyser notre pouvoir de vote mieux que nous. Le législatif et l'exécutif de notre gouvernement (ndlr. Etats-Unis) seraient plus attentif à nos problèmes vitaux si l'on pouvait mobiliser des segments plus importants de notre communauté qui, à leur tour, génèreraient plus de votes et de financement pour les élections.

Nous avons deux groupes de pression importants qui sensibilisent la communauté au sujet des enjeux majeurs et de leurs droits et envoient des messages à nos amis et ennemis au sein du Congrès; ces groupes sont l'Assemblée Arménienne et le Comité National Arménien (ANC). Le poids de certains individus ne devrait pas non plus être rejeté.

Cette fois-ci l'ANC a certainement fait un excellent travail dans la mobilisation de la base et peut-être pour cette raison est devenue plus verbale en transmettant la déception de la communauté, sa frustration et sa colère légitime. Mais la colère en politique est inconséquente.

À la suite de la débâcle du Congrès, les deux groupes ont publié leurs déclarations sur ce qui s'était passé dans les couloirs du pouvoir. En surface de nombreux observateurs ont été surpris par le crédit accordé dans la déclaration de l'Assemblée à la présidente de la Chambre Nancy Pelosi. Bien que la déclaration de l'ANC dirige sa colère contre la présidente, elle visait aussi l'Assemblée. On aurait presque pu voir le sourire sur le visage d’Ahmet Davutoglu contemplant les deux groupes se prendre à la gorge. Le pire scénario est d’exposer une fissure sur notre front du lobbying, non seulement vis-à-vis de la Turquie, mais aussi vis-à-vis de nos amis et adversaires au Congrès.

Nous devons réaliser que notre défaite est fonction de notre pouvoir politique - ou d’absence de pouvoir politique - dans ce pays. Cela devrait être pris en compte dans nos déclarations et la planification de nos politiques. Une fois de plus, le complexe militaro-industriel et le statut de la Turquie comme puissance régionale a effacé le sang de 1,5 million de martyrs arméniens, notre patrie perdue et toute la rhétorique sur les droits humains. Nous avons également douloureusement réalisé que le pays est sur le mode du pilote automatique, mis en place par la vision les intérêts de Bush-Cheney alors que l’humanité du président Barack Obama ne sert que de figure de style en imitant les valeurs des pères fondateurs de la nation. Guantanamo, encore une plaie ouverte, est l'exemple frappant et le symbole de ce phénomène.

Les Arméniens ont certainement combattu vaillamment et si les étoiles avaient été dans le bon alignement, nous aurions remporté une victoire législative majeure.

La Turquie a mis de l’avant ses gros canons, le chantage et les menaces d'annulation d’importants contrats militaires. Finalement, ce fut une victoire à la Pyrrhus parce que la résolution n'a pas été présentée à la Chambre pour un vote. La partie turque aurait obtenu ce qu'elle désirait en cas de vote négatif. Pour les Arméniens, quel que soit le résultat, il s’agissait de sauver la face en préparant le terrain pour d'autres batailles.

Si la résolution n’avait pas été adoptée, nos chances de succès futur auraient été nettement moindres.

Nous avons actuellement une semi-défaite entre nos mains et un grand défi à relever. Mais plutôt que de tirer partie de nos ressources, nous sommes engagés dans un jeu de blâme improductif, ce qui ne peut que nous mener nulle part.

La déclaration de l'ANC affirme, en partie, que « la Présidente Nancy Pelosi avait une majorité claire, l'autorité et la possibilité de faire adopter la résolution sur le génocide arménien, mais a refusé de permettre un vote sur cette mesure des droits humains. »

La Présidente avait certainement l'occasion et le pouvoir de présenter la résolution à un vote, mais avait-elle le nombre de voix nécessaires à une victoire ?

Parmi tous les observateurs, Hagop Chakerian, une autorité en matière de Turquie, a donné, dans le quotidien Azg d’Erévan, l'analyse la plus plausible des informations des médias turcs.

Il semble avoir une meilleure lecture des feuilles de thé de Washington que de nombreux observateurs qui vivent sur ce continent. Chakerian a écrit : « Mme Pelosi a en effet fait des appels individuels aux membres du Congrès démocratique afin d'être en mesure de présenter la résolution et de s’assurer de son adoption. »

Il est donc évident que le vote était compromis et que l'adoption de la résolution était hasardeuse.

Chakerian ajoute plus loin : « Il était préférable de ne pas présenter au vote la résolution sur le génocide arménien, sans l'assurance préalable de son adoption, car une défaite aurait pu bloquer ses chances à l'avenir. De plus, les opposants à la résolution auraient la possibilité de retirer complètement cette résolution de l'ordre du jour du Congrès, ce qui se serait transformé en victoire à la satisfaction prudente de la Turquie. »

Le ministre des Affaires étrangères turc Davutoglu a déclaré que la résolution pesait sur la tête de la Turquie comme une épée de Damoclès.

Eh bien, la destruction de toute une nation et la confiscation de sa patrie historique doit peser plus lourd que cette épée pour les siècles à venir.

Chakerian cite également la déclaration faite par l'ambassadeur de Turquie à Washington, Namik Tan, qui a affirmé : « Le fait que la résolution n'ait pas été présentée au vote n'est pas la fin. Nous devons poursuivre nos efforts afin de bloquer toutes tentatives futures. »

Notre chroniqueur, Harout Sassounian, qui a adopté la position de l'ANC, a souligné les défis à venir et a proposé des mesures concrètes afin de remédier à la situation.

Toutefois sa déclaration sur « les organisations arméno-américaines, dirigées par l'ANC, qui doivent maintenant faire une évaluation stratégique objective afin d'examiner leurs actions prochaines», ne ressemble pas à Sassounian lui qui a toujours soutenu par le passé des actions unifiées. Il semble plus difficile d’isoler l'ANC que de plaider pour une unification des parties qui parleraient ainsi d'une seule voix.

De plus, malgré tout le travail louable de la présidente Nancy Pelosi, toute attaque contre elle a tendance à brûler les ponts, alors que nous aurons, dans le futur, besoin de son aide et de son vote.

Que cela nous plaise ou non, l'ANC est perçu comme un mouvement radical et maintenant que le pays a un penchant vers la droite, il n'est pas plus sage de mettre toutes nos actions politiques sous sa bannière. De plus, le moment n’est pas propice à un nouveau programme.

Le compromis sur le projet de loi sur l’allégement fiscal et de nombreux compromis similaires le long de la route ont fait des promesses pré-électorales et de la noble rhétorique du président Obama une mascarade.

Le fait que la Maison-Blanche soit restée calme durant toute la bataille autour de la résolution sur le génocide ne signifie pas que le président Obama n'ait pas payé son dû au Premier ministre Erdogan.

Les Arméniens font face à un vaillant combat, c'est pourquoi le résultat est si âcre, mais ce goût amer ne doit pas envenimer les relations inter-arméniennes.

La colère et les blâmes ne sont pas politiques. Ce n'est que si nous pouvons nous prendre en main et poursuivre notre lutte que l’on pourra voir la lumière au bout du tunnel.

Adam Schiff, parrain de la résolution, a indiqué son intention de représenter le projet de loi à la prochaine session du Congrès. Ce sera notre occasion de contester.

Nous avons certainement encore une bataille difficile devant nous et nous devons unir nos rangs et nos ressources.

Traduction N.P.


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