Opinions > Tribune libre
  



Le Lobby israélien découvre un Génocide   29/06/2010

Le Lobby israélien découvre un Génocide

par Mark Arax 
salon.com, 16 juin 2010, 
traduit par Roger AKL.

 

Certains des chefs les plus puissants de la communauté juive américaine se sont portés volontaires pour reconnaître le Génocide des Arméniens de 1915 par la Turquie ottomane.

A première vue, cela n’aurait rien de remarquable. On devrait s’attendre à ce que les Juifs, comme victimes de l’Holocauste, se tiennent aux côtés des Arméniens dans cette tragédie. Après tout, les massacres et les marches de la mort, à travers l’Anatolie, durant la confusion de la Première Guerre Mondiale, sont devenus un modèle pour Hitler lui-même.

Mais cette adoption soudaine du Génocide des Arméniens indique un retournement éhonté des principales organisations juives américaines. Durant des décennies, elles ont aidé la Turquie à cacher son passé meurtrier. Chaque année, le lobby d’Israël a joué aux Etats-Unis un rôle caché, mais essentiel, à faire pression sur le Congrès, le Département d’Etat et les Présidents successifs, pour vaincre de simples résolutions du Congrès, commémorant les 1,5 millions de victimes arméniennes.

Ils concèdent aujourd’hui que le déni d’un génocide n’est pas quelque chose de beau, mais qu’ils l’ont fait pour Israël. Ils l’ont fait par reconnaissance au fait que la Turquie est le seul et unique allié musulman d’Israël.

Maintenant la situation a changé. Israël et la Turquie sont engagés dans une querelle relative à la flottille interceptée en haute mer par Israël. La Turquie est outrée par le meurtre à bord de neuf de ses citoyens. Israël est outragé qu’un pays, ayant le passé de la Turquie, osât juger la moralité de l’Etat juif.

Ainsi, le Génocide Arménien est devenu la revanche d’un complice, une nouvelle arme entre les mains d’Israël et de ses partisans aux Etats-Unis et un moyen de menacer la Turquie : « Hé, Turquie, si vous voulez jouer dur avec Israël, si vous voulez nous sermonner par rapport aux violations des Droits de l’Homme, nous pouvons facilement changer d’avis sur le Génocide Arménien. Nous ne nous baladerons plus dans les vestibules du Congrès pour défendre votre cause honteuse ».

Si je vous semble cynique, peut-être le suis-je.

Durant le printemps 2007, j’ai écrit une histoire qui révélait comment le déni du génocide était devenu un sale petit pacte entre la Turquie, Israël et son lobby aux Etats-Unis.

L’article, comme cela est apparu, était mon dernier au « Los Angeles Times », le seul de ma carrière à avoir été supprimé la veille de sa publication.

Trois ans après, je m’entends encore dessinant ses contours à un de nos éditeurs au bureau de Washington :

« Une fracture vient de se faire jour dans la communauté juive, regardant le déni du génocide. Si vous écoutez bien, vous pourrez entendre les chocs d’un débat.

« D’un côté, vous avez les conservateurs, les lions des grandes organisations juives, dévoués au Likoud, qui défendaient les vertus de la Turquie, le premier pays musulman à avoir officiellement reconnu Israël. Tant qu’Ankara continuait à coopérer dans les exercices militaires et à acheter les machines de guerre israéliennes, elle méritait un traitement spécial. Israël lui-même avait adopté une politique officielle de déni du génocide Arménien. Ses partisans aux Etats-Unis étaient obligés de faire de même.

« De l’autre côté, se trouvent les Juifs plus progressifs qui ne pouvaient pas digérer la notion que les survivants de l’Holocauste travaillaient si diligemment à effacer la mémoire du génocide d’un autre peuple. Comment les leaders des juifs, dont chaque sentiment était accordé à détecter les négationnistes en leur milieu et qui sont partis jusqu’aux bouts de la terre pour pourchasser les acolytes de Hitler, s’enrôlent-ils avec les parrains d’un génocide ?

« C’était cette sorte d’hypocrisie qui a rendu le vœu « jamais de nouveau » apparaître exclusif, un refuge pour seulement un (génocide) ».

Mon éditeur était intrigué. C’était un sujet important et opportun qu’aucun journal ou revue n’avait encore ouvert. Le fait que j’étais le petit-fils de survivants du Génocide Arménien ne semblait pas le retenir. Mes origines ethniques ne faisaient que me donner une familiarité avec les issues et les acteurs.

Je savais que les experts dans le champ des recherches sur les Holocaustes reconnaissaient dans le Génocide Arménien un antécédent se répétant de manière à donner la chair de poule. Les connaisseurs juifs condamnaient ouvertement la Turquie pour sa longue campagne négationniste y voyant une poursuite psychologique du traumatisme provoqué par le génocide.

Mais ces mêmes érudits étaient silencieux sur le rôle secret qu’Israël et son lobby aux Etats-Unis – La « Anti-Defamation League », la « American Israel Public Affairs Committee » (AIPAC), les think tanks des néoconservateurs et des faucons de l’administration américaine -  jouaient dans ce déni.

C’était l’histoire que je voulais raconter, au moment ou le projet de loi fut présenté en commission ce mois d’avril – le mois durant lequel les Arméniens se rappellent leurs martyrs.

La seule mise en garde de mon éditeur était d’enregistrer toutes les interviews. « Des sources non citées n’iront pas pour ce sujet », dit-il.

Je descendis le boulevard Wilshire et frappai à la porte du Consulat turc. Le diplomate de service, un personnage impeccable dans son costume trois pièces, se demanda comment les évènements de 1915 pouvaient constituer un génocide si, moi, un Arménien, me tenait littéralement debout devant lui.

« Ainsi vos deux grands-parents ont survécu, hein ? » Dit-il avec un ton accusateur.

J’ai recherché Yair Auron, professeur à l’Université ouverte d’Israël et qui fut l’auteur du livre phare de 2003 « La Banalité du Négationnisme : Israël et le Génocide Arménien ».

Il l’avait écrit à cause de la honte, dit-il. « Le déni du Génocide Arménien dans la Diaspora Juive est fortement lié à la politique négationniste en Israël. Ce n’est rien de moins qu’une trahison de l’héritage moral de l’Holocauste. »

Je me dirigeais ensuite vers les manipulateurs d’équivoques et les négationnistes qui dirigeaient les plus importantes organisations juives américaines. Aucun n’était plus direct qu’Abraham Foxman, chef de la « Anti-Defamation League » (ADL) à New York. Le Génocide Arménien était sa meilleure menace (gourdin) pour garder la Turquie dans le rang.

Foxman revenait juste d’une rencontre avec les chefs militaires et gouvernementaux turcs, dont le but était de discuter les moyens de faire pression sur le Congrès, le Département d’Etat et le Président Bush pour renvoyer encore une fois la résolution sur le génocide.

« L’important pour nous, c’est Israël », expliqua-t-il, « Si aider la Turquie aide Israël, alors c’est ce que nous devons faire ».

Mais une conclusion pareille devrait être très inconfortable pour un dirigeant juif quand il est question de génocide.

« Etait-ce un génocide ? » dit-il ; « c’était la guerre ; les choses deviennent confuses. »

Il se demanda si une résolution au Congrès pouvait aider à réconcilier les différends entre Turcs et Arméniens, comme si tout cela était une querelle matrimoniale que l’on devait calmer.

«  Les Turcs et les Arméniens ont besoin de revisiter leur passé. La communauté juive ne devrait pas arbitrer cette histoire. Je ne pense pas que le Congrès US devrait le faire non plus. »

Il copiait ses phrases d’un jeu de rôles turc. J’ai presque dû revisiter son site pour m’assurer que l’ADL était toujours en train de combattre, non seulement, l’antisémitisme, mais le « fanatisme et l’extrémisme » et « d’assurer pour tous la justice et un traitement équitable ».

Je soulignai que le génocide était déjà un fait bien documenté par d’importants historiens et que le Congrès reconnaît toutes sortes d’histoires de peuples, les résolutions commémorant les victimes de l’Holocauste, par exemple.

« Vous ne suggérez pas que le Génocide Arménien est comparable à l’Holocauste, Etes-vous ? »

J’ai essayé de faire les mêmes parallèles que les historiens avaient faits, mais Foxman y vit un affront. Les Arméniens cherchant à profiter de l’Holocauste étaient en train de le galvauder.

« Etes-vous Arménien ? » demanda-t-il finalement.

« Serait-ce important si je l’étais ? » répondis-je. « Des journalistes noirs couvrent les droits de l’homme. Des Latinos parlent de l’immigration. Des reporters juifs écrivent sur les négationnistes. Nous sommes des journalistes. »

J’ai écrit l’histoire et je l’ai déposée ; mon éditeur à Washington fut enchanté. Elle fut mise sur le budget du week-end, avec une grande chance de finir sur la Une.

Le week-end se termina et l’histoire ne fut pas publiée. J’appelai l’éditeur et demandai s’il y avait un problème. Il dit avec regret que l’histoire avait été supprimée - à la dernière minute par le directeur de rédaction.

« Mais pourquoi ? » demandai-je.

« Votre signature (byline)[1] », il dit

« Ma signature ? »

Puis, je réalisai d’un coup. Même si le journal était en train de proposer une de mes histoires pour le prix Pulitzer, pour celle-ci, j’étais un Arménien.

L’explication officielle était une  beauté. Le directeur de rédaction dit que je n’étais pas un journaliste objectif parce qu’un jour, j’avais signé une pétition affirmant que le Génocide Arménien était un fait historique.

Je n’avais pas signé une pétition pareille. Mais si je l’avais fait, cela prouverait-il un préjugé ? Notre livre guide pour reporters (style book) au Times reconnaissait que le Génocide Arménien était un fait historique.

« Diriez-vous a un journaliste juif qu’il ne pouvait pas écrire sur le déni de l’Holocauste parce qu’il pensait que l’Holocauste était un fait ? » demandai-je.

Sa réponse fut de réassigner mon histoire à un collègue à Washington qui couvrait le Congrès. Que ce reporter fut juif – et l’histoire s’occupait du déni juif du génocide - ne semblait pas le déranger. Le collègue, qui n’aurait pas eu le choix en la matière, procéda à supprimer graduellement mon article. Au moment où il en avait terminé, il n’y avait plus aucune mention de négationnisme juif.

Je quittai le journal après un vilain combat public. Le directeur de rédaction fut renvoyé quand une enquête interne a montré que mon article était factuel (basé sur les faits)  et sans préjugé.

Ces jours-ci, je suis plus qu’un observateur curieux de la nouvelle guerre froide qui a éclaté entre la Turquie, Israël et ses partisans.

Que penser de la précipitation des leaders juifs -- de la « American Israel Public Affairs Committee » à Washington à un membre du conseil municipal nommé Jack Weiss à Los Angeles -- à se présenter ces dernières semaines pour divulguer leur rôle dans le déni du génocide ?

« Franchement (cela) ne sied pas aux juifs, vu que nous avons été comme eux victimes d’un génocide », écrit Weiss dans un article inélégant du Journal Juif.

Comment expliquer ces confessions soudaines ? Un remords soudain ? Une purification de l’âme ? J’ai bien peur que non. Ce ne sont pas des confessions, pas du tout. Ce sont plutôt des rappels de la dette que la Turquie doit à Israël – et ces rappels sont faits en montrant les dents.

La semaine dernière, quatre professeurs juifs des universités de Georgetown et Bar Ilan ont insisté pour que le Premier Ministre israélien Benjamin Netanyahou reconnaisse officiellement le Génocide Arménien. Encaisse cela, Turquie !

Comment Ankara va réagir ? Est-ce que la peur de la reconnaissance du génocide, qu’elle considère comme une question de sécurité nationale, va éventuellement pousser la Turquie à adoucir ses accusations d’apartheid contre Israël et à redevenir un allié soumis ?

Que penser aussi des Arméniens et de leur lobby ? Ne sont-ils pas coupables de cynisme pour avoir observé la querelle de la flottille et avoir maintenant pensé que les vents de la géopolitique leur sont maintenant favorables ? Vont-ils devenir complices de leaders juifs, soudain empressés d’adopter leur génocide ? Ou bien leur diront-ils « merci, mais, non merci » et rejoindront la Turquie pour défendre la cause palestinienne ?

Nous le saurons seulement en avril prochain, saison du retour de la résolution sur le génocide.


Marc Arax est l’auteur de nombreux ouvrages, dont le plus récent, «West of the West ».

 
[1] Le byline est une ligne de présentation de l’auteur, généralement, entre le titre et le corps de l’article.


Vous avez aimé cet article ? Faites un don (montant libre avec un minimum de 3 €)

 


Retour...



© 2014 - Europe & Orient

Retour à la page d'accueil Plan du site