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Turcs et Arméniens peuvent-ils se parler?   27/11/2009

Turcs et Arméniens peuvent-ils se parler?

par Varoujan SIRAPIAN
Paru dans  Europe&Orient n°9, Décembre 2009

 

Depuis 1994, l'année où l'affaire des époux Zarakolou[i], pour la première fois a révélé à la diaspora arménienne l'existence d'un courant progressiste qui osait interroger la société sur les droits des minorités (notamment pour les Kurdes) mais aussi sur les pages noires de l'histoire de la Turquie, y compris le génocide, un espoir de dialogue naquit entre Arméniens et Turcs, au départ timidement. Alerté par Ragip Zarakolu, seules deux associations, le CRDA et l'Organisation  Arménienne Démocrate Libérale (Ramgavar), ont entamé une campagne d'information et de vigilance pour la défense de droits de Madame Zarakolu[ii] en interpellant le gouvernement Balladur de l'époque.

Ensuite le dialogue est devenu à la mode, à deux niveaux.

D'abord les initiatives personnelles ou associatives (apolitiques) : débats, colloques, soirées d'échanges culturelles, expositions, films documentaires et/ou de voyage sur les terres des ancêtres, etc., se sont succédés. Que cherchaient les organisateurs par ces manifestations ou ces activités? Un premier contact après avoir été séparés par un mur de silence depuis 80 ans ? Une attente, non avouée, au minimum d'une reconnaissance du crime afin de pouvoir pardonner ? Plus ? "Parlons, parlons. De tout et de rien mais parlons" disait l'un, "Cela ne sert à rien de se regarder en chiens de faïence, un dialogue est toujours utile", disait un autre. Tout cela restait bon enfant mais sans résultat concret. Parfois même ils étaient considérés comme nuisibles par certaines organisations politiques de la diaspora puisqu'en donnant la fausse impression d'une avancée des relations arméno-turques" freinaient ainsi la défense de la Cause arménienne." Ces dialogues "amicaux", "informels" ont trouvé au bout de quelques années leurs limites. Puisque les participants turcs n'avaient pas la même liberté de parole que les Arméniens en face (connaissant peu ou pas du tout les contraintes de la Turquie actuelle en matière de liberté à l'instar de l'article 301), qui eux, d'entrée de jeu, poussaient leurs interlocuteurs "à cracher le morceau", c'est-à-dire, prononcer le mot génocide sans le mettre entre guillemets. Autant dire que c'était la fin du dialogue.

Ensuite les relations entre Arméniens et Turcs ont passé à un niveau supérieur. Le  mot "dialogue" a été remplacé par "réconciliation" et les plates-formes proposées et organisées par des instances officielles. La première, TARC (The Turkish Armenian Reconciliation Commission), mise en place en juillet 2001, à l'initiative du State Department des Etats-Unis, se donnait comme objectif "d'explorer des activités coopératives entre Turcs et Arméniens."

Une entreprise qui n'a même pas duré trois ans, arrêtant ses activités, officiellement, en avril 2004. Mais il est très probable qu'elle ait continué à oeuvrer via d'autres organisations comme le "Center for Global Peace." Une autre entreprise, sous le nom de FRAT (Forum pour le Rapprochement des Arméniens et des Turcs), a essayé de prendre le relais en France en janvier 2003, mais a connu un sort identique et a sombré très vite. Faut-il s'en étonner? Peut-on penser ou souhaiter une réconciliation sans passer par la case reconnaissance ?

Les causes profondes de ces échecs répétées de "réconciliation" ou même de "dialogue" (qu'en réalité ne sont qu'un face à face de monologues) se trouvent en réalité dans les deux sociétés, turque et arménienne. 

Commençons par la Turquie. On a beaucoup parlé et écrit sur "le choc des civilisations" depuis S. Huntignton. Que disait Huntington ? Qu'il faut désormais penser les conflits en termes non plus idéologiques mais culturels : « Dans ce monde nouveau, la source fondamentale et première de conflit ne sera ni idéologique ni économique. Les grandes divisions au sein de l'humanité et la source principale de conflit sont culturelles. Les États-nations resteront les acteurs les plus puissants sur la scène internationale, mais les conflits centraux de la politique globale opposeront des nations et des groupes relevant de civilisations différentes. Le choc des civilisations dominera la politique à l'échelle planétaire. Les lignes de fracture entre civilisations seront les lignes de front des batailles du futur." [iii]

Or quand on analyse la situation sociologique et politique de la Turquie, depuis Mustafa Kemal à nos jours, surtout après l'accession de l'AKP au pouvoir, on peut sans exagérer parler d'un choc des civilisations entre Turcs et Turcs. Ce thème sera abordé en profondeur dans un prochain livre sur le nationalisme turque mais on peut donner quelques explications ici.

D'abord tordons le cou à quelques idées reçues : la "grande nation turque", unie autour de la République de la Turquie, moderne, laïque et démocratique, fondée par Kemal. En une phrase j'ai énuméré quatre idées reçues, volontiers répétées à l'envi par quelques analystes, par des "voix autorisées", des "voyants aveuglés", en occident et surtout en France.

La grande nation turque : une pure invention de Kemal et de ses compagnons nationalistes. La Turquie est un pays où 24 à 26 ethnies se côtoient. Le fait que la grande majorité soit musulmane[iv]  ne change rien au problème. Beaucoup ne se considèrent pas Turcs, revendiquaient et continuent à revendiquer fortement leurs identités (l’exemple des Kurdes est le plus visible, vu leur nombre de plus de 15 millions). Le fait d'imposer une identité, sous l'autorité des militaires et aussi sous la gouvernance d'un parti unique (celui des kémalistes) jusqu'aux années 50, n'a pas réussi à faire un creuset donnant naissance à une véritable nation.

Turquie moderne : encore une idée reçue et répandue par ceux qui ne connaissent que la "vitrine" de ce pays à savoir Istanbul (et encore quelques quartiers), Izmir (Smyrne), et quelques lieux touristiques aux bords de la mer Egée et de la Méditerranée. Kemal était moderne et tourné vers l'Europe mais comment a-t-il pu croire qu'en remplaçant le fez avec le chapeau il pourrait aussi changer les mentalités dans les têtes? Peut-on faire aimer Mozart à une population de paysans et d'illettrés (la grande majorité de la population à l'époque) qui se plaisaient à écouter des chansons au son du saz, du düdük et de l'oud?

Turquie laïque : à ne pas confondre avec la laïcité, comme on l'entend en France, laquelle, contrairement à la Turquie, n'a pas besoin de l'armée pour l'imposer. Là aussi tout est dans la tête et dans la pratique quotidienne. Ce n'est pas parce que le Califat a été aboli que pour autant les gens sont devenus, du jour au lendemain, des "occidentaux" dans leurs têtes. La polygamie continue et les meurtres des jeunes filles, pour "laver l'honneur de la famille", sont une pratique courante (dont les effets s'exportent même dans nos pays européens où vivent des populations d'origine turque comme à Strasbourg par exemple).

Et pour finir la Turquie démocratique : déjà de 1923 à 1945 le régime de parti unique mis en place par Mustafa Kemal s'apparente plus à un Etat fasciste qu'à un Etat démocratique. Nous développerons aussi cet aspect dans le prochain livre suscité. "L'instauration du multipartisme en 1945 apparaît comme le produit d'une contrainte extérieure : celle de l'Occident, qui ne tarde pas à se dire “monde libre” dans le contexte de la Guerre froide naissante. Soucieux de faire oublier son attitude au mieux passive vis-à-vis de l'Allemagne hitlérienne et de se prémunir contre les ambitions soviétiques, le gouvernement turc choisit résolument son camp, celui de l'Alliance atlantique. Pour ne pas apparaître comme un vestige de l'ère des dictatures, le gouvernement turc organise multipartisme et élections libres." écrit Hasan Elmas dans son livre.[v]

Et aujourd'hui après la montée lente mais sûre de l'islamisme en Turquie et l'effritement du pouvoir des laïques et des nationalistes, les questions qui étaient mise au placard arrivent sur la table : la question des identités et des sous-identités, la liberté de la presse, les sujets restés longtemps tabous, y compris le génocide des Arméniens et d’autres populations comme les Assyriens, la conversion forcée des jeunes filles arméniennes rescapées du génocide à l"islam et, chose inimaginable il y a encore cinq ans, le tabou des tabous, la mise en doute de l'idéologie kémaliste et la légitimité de son fondateur, la fausse histoire turque inventée à sa demande, ainsi que les crimes commis au nom de cette idéologie.

Ceux qui suivent de près les médias turcs voient bien qu'aujourd'hui il y a une volonté pour mettre en place un "dialogue"  entre plusieurs visions turques, entre laïques et islamistes, entre progressistes-centristes et militaires, entre les "européens" et les "orientaux", etc. avec des croisements multiples. Autrement dits un dialogue "turco-turc".

Du côté des Arméniens les choses ne sont pas simples non plus. Après six siècles sous le joug turc[vi] coup sur coup ils ont subi plusieurs traumatismes : en 1895 le début des massacres hamidiens, puis, sous les Jeunes Turcs, les massacres d'Adana en 1909 et le génocide, en 1915[vii], qui a éliminé pratiquement la population arménienne qui vivait sur le Plateau arménien (l'Arménie occidentale) depuis trois millénaires. Les rescapés du génocide et les descendants se sont éparpillés dans le monde créant ainsi la diaspora arménienne. L'Arménie orientale qui avec ses 30.000 km²  représente environ 10% seulement de l'Arménie historique, après une courte indépendance de 1918 à 1920, tombe sous le joug bolchevik. Après une période de 70 ans de régime soviétique et la chute de l'empire soviétique, l'Arménie trouve son indépendance en 1991. Cette situation a créé un monde multipolaire arménien qui ne facilite pas la communication entre les différentes entités. Le régime communiste a fait des Arméniens d'Arménie orientale, comme dans les autres pays de l'ex-URSS, des homo-sovieticus. C'est à dire une structuration, une formation de pensée qui, entre autres, avait gommé toute pensée ou sentiment nationaliste. Alain Madelin avait dit, après la chute du mur de Berlin : "Prenez un peuple, séparez-le par un mur, vivant d'un côté dans le monde occidental et libéral et de l'autre dans le monde communiste. Puis enlevez le mur au bout 40 ans et voyez la différence." C'est un peu la même chose pour les Arméniens. Pendant que ceux qui étaient derrière le rideau de fer se battaient pour survivre surtout dans la période stalinienne, ceux qui avaient échappé au génocide et leurs descendants s'intégraient et s'épanouissaient et  dans leurs pays adoptifs, notamment la Syrie et le Liban au Moyen Orient, la France en Europe et les Etats-Unis sur  le continent américain. Cette situation a créé forcément, d'abord deux cultures et des modes de pensée différents, un occidental et l’autre soviétique, mais aussi des revendications pas forcément convergentes. Un exemple ; pendant que dans les années 60, la diaspora ayant dépassé plusieurs échelles sur la "Pyramide des besoins"[viii], commençait à formuler ses revendications, concernant les conséquences du génocide, le peuple de l'Arménie avait d'autres préoccupations plus terre à terre, sans parler du manque de liberté d'expression par rapport à l'occident. S'ajoute à cela l'absence d'une organisation plénière de la diaspora, une sorte de Congrès mondial arménien, pour pouvoir penser globalement et agir localement. Ne serait-ce que pour faire du lobbying pour la reconnaissance internationale du génocide, les intérêts politiques et géopolitiques de chaque pays étant différents, (notamment ceux qui sont impliqués de près dans les conflits du Caucase ; la Russie, la France et les Etats-Unis), le message à passer doit aussi être modulé et adapté au terrain. Aujourd'hui nous ne pouvons que constater l'existence d'une nation arménienne, avec principalement deux cultures et modes de pensée différents (oriental et occidental) avec une multitude de subdivisions dans la diaspora, selon les pays où vivent  deux tiers de la nation arménienne.

Partant de ce constat et sans aller plus loin sur ce sujet qui sera traité dans le livre à paraître, nous pouvons dire qu'aujourd'hui il y a aussi un besoin d'un dialogue "arméno-arménien".

La conclusion s'impose : il ne peut y avoir un vrai dialogue, sincère et constructif entre Arméniens et Turcs, tant que chacun n'a pas fini, d'abord, de se parler, en abordant tous les sujets, sans tabous. Les diplomates occidentaux, ceux qui souhaitent oeuvrer vraiment pour la stabilité de cette région, doivent intégrer ce concept de "double dialogue préalable" dans leur plan d'action.

20.11.2009 


[i] Ayse Zarakolu, la patronne des éditions Belge (prononcer belgué) était poursuivie devant la justice turque à cause de la publication en turc du livre d’Yves Ternon "Ermeni tabusu" (le tabou arménien) traitant le sujet du génocide arménien de 1915.
[ii] Lire pour plus de détails "Europe-Turquie : un enjeu décisif", p.38, Sigest, 2004
[iii] "Le Choc des civilisations", Odile Jacob.
[iv] Surtout après les multiples massacres perpétrés depuis 1895, pour ne pas remonter plus loin, le génocide de 1915 et quelques pogroms, sous la République, qui ont réduit la proportion chrétienne et juive d'environ 25% avant 1915 à 0.02% aujourd'hui. Lire "Europe-Turquie : un enjeu décisif" déjà cité.
[v] "Turquie-Europe, une relation ambiguë", Paris, Syllepse, 1998,
[vi] Lire "L'Arménie sous le joug turc", A. Tchobanian, Sigest, 2009
[vii] Lire "Archag Tchobanian et le mouvement arménophile en France", E. Khayadjian, Sigest, 2001
[viii] La pyramide des besoins schématise une théorie élaborée à partir des observations réalisées dans les années 1940 par le psychologue Abraham Maslow sur la motivation


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