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Protocoles : l'agitation n'est pas action   12/11/2009

Protocoles : l'agitation n'est pas action

Depuis le mois d'août 2009, les Arméniens, aussi bien en Arménie qu'en Diaspora, sont préoccupés par, ce qu'on appelle maintenant communément, "les Protocoles", c'est-à-dire d'abord l'annonce et ensuite la signature des protocoles sur les relations diplomatiques entre l'Arménie et la Turquie, qui a eu lieu à Zurich le 10 octobre 2009.

Il y a beaucoup d'agitation de la part de certains, basée surtout, me semble-t-il, sur des spéculations plutôt que de faits ou des certitudes.

Je lis et j'entends : " les Protocoles signés entre l’Arménie et la Turquie rencontrent une vive opposition tant en diaspora qu’en Arménie".

Peut-on considérer quelques dizaines (ou même centaines) de manifestants, ou comme je l'ai vu à Erevan, en début octobre, quelques stands où on essaye de faire signer, avec difficulté, quelques pétitions comme "une opposition vive"? Les avis des hommes politiques, des intellectuels mais aussi de l'homme de la rue, que j'ai interrogé, sont assez partagés et prudents. Une grande majorité, aussi bien en Arménie qu'en Diaspora, attend de voir les résultats concrets de ces protocoles et les suites des événements. Beaucoup pensent que tout cela fait partie du jeu politique et que la signature était surtout une façon de ne pas faire perdre la face aux "grands" qui étaient à l'origine de ces protocoles et qui s'étaient déplacés à Zurich à l'occasion pour assister au "show". L'analyse quotidienne des médias turcs depuis les signatures ne donne pas l'impression que le Parlement turc (TBMM), est prêt à ratifier, en tous cas dans l'immédiat, les protocoles. Par ailleurs la surenchère du PM Erdogan, coutumier de ce genre de provocation, le lendemain même des signatures mêlant la question de l'Artsakh (le Haut-Kharabagh) à l'ouverture des frontières était une façon évidente de nier la signature. Ne serait-ce que sur ce point l'Arménie a marqué un premier point aux yeux des instances internationales.

Je lis et j'entends que "lors de sa visite à Paris, New York, Los Angeles et Beyrouth, le Président Serge Sarkissian a pu prendre conscience de l’envergure et de la force de la mobilisation de la diaspora contre ces Protocoles de la capitulation !"

Mensonge et exagération! Quelle force! Les quelques centaines de personnes ameutées par une organisation politique en perte de vitesse et à la recherche d'une crédibilité perdue?

Je lis et j'entends qu'à son retour en Arménie (du Président Sarkissian), le peuple d’Arménie s’est mobilisé en masse pour affirmer son opposition aux Protocoles.

Mensonge et exagération! J'y étais! La manifestation préparée à Erevan par une organisation, accusée aujourd'hui par la population de collaboration avec les gouvernements précédents et de ce fait décrédibilisée, n'a mobilisé qu'un nombre de personnes très réduit.

Je lis et j'entends que le gouvernement turc, profite de la faiblesse du Pouvoir arménien pour avancer ses pions, pour mettre en place une commission en charge de l’Histoire du génocide, mais aussi sur la question du Kharabagh.

La faiblesse du Pouvoir arménien parlons-en : est-ce en faisant une manifestation comme à Paris devant la statue de Komitas, déclenchant une intervention de la police, qu'on renforce l'image d'un pays et de son représentant? Le respect des institutions cela existe et un Président cela se respecte (même si on est pas d'accord avec toutes ces actions ou décisions). C'est un scandale d'agir ainsi! En Turquie aussi il y a une forte opposition aux protocoles, surtout de la part des kémalistes et de l'extrême droite. Mais je n'imagine pas un instant une manifestation de ce type organisé de la part des Turcs à l'étranger lors d'une visite du Président Gül. Une organisation responsable et vraiment soucieuse des intérêts de son pays n'agirait pas ainsi. Elle ne ferait pas non plus l'amalgame entre les problèmes quotidiens internes des Arméniens (qui ont des raisons d'être insatisfait de leurs dirigeants) et une question concernant les relations extérieures. 

Je lis et j'entends que la Turquie cherche à organiser un processus international ayant pour but de semer le doute sur la réalité du génocide arménien. 

Mais est-ce nouveau ? Les combattants de la Cause arménienne, en commençant par Tchobanian qui dénonçait la conspiration du silence déjà au début du siècle dernier et beaucoup d'autres après lui, connaissent les efforts déployés, depuis 90 ans, par l'Etat négationniste turc pour nier l'existence du génocide. Là aussi spéculer et jouer à faire peur pour préserver "sa boutique politique" est funeste. Nous dénonçons souvent, et avec raison, ceux-qui, à l'instar du lobby juif aux Etats-Unis, jouent sur la reconnaissance du génocide comme un moyen de chantage vis-à-vis de la Turquie. Il ne faut pas qu'à l'inverse telle ou telle organisation politique "utilise" le génocide pour promouvoir ses intérêts.  

Je lis et j'entends "dans le monde, diaspora-Arménie réunies, le peuple arménien poursuit sa mobilisation contre ces Protocoles".

Mensonge et exagération : Comment peut-on parler au nom du "peuple arménien"? Aucune organisation, encore moins une personne, ne peut prétendre être le représentant et le leader du peuple arménien en Diaspora. Quant au peuple arménien de la République d'Arménie il y a le Président et le gouvernement, élus.

Je lis et j'entends que "refuser ces Protocoles, c’est œuvrer en faveur de l’Arménie, c’est préserver les chances de succès des combats pour la cause arménienne, c’est prendre en compte les intérêts de la Nation arménienne".

Triple mensonge : Qui a estimé ou décidé que dire NON serait en faveur de l'Arménie? Qu'est ce que cela veut dire "préserver les chances du succès de la Cause arménienne"? La Cause arménienne c'est "LA DEFENSE DES INTERETS DE LA NATION ARMENIENNE". Quand telle organisation de bienfaisance oeuvre pour l'Arménie elle oeuvre pour la Cause arménienne, quand une autre oeuvre pour l'Arménie et l'Artsakh il aide la Cause arménienne, quand une école en Diaspora essaye de transmettre notre langue et notre culture aux jeunes elle oeuvre pour la Cause arménienne, quand on publie des livres, des revues ou des journaux, pour faire du lobbying auprès des dirigeants du pays concerné on travaille pour la Cause arménienne, etc. Personne, ni une aucune organisation, n'a le monopole de la Cause arménienne.

Je lis et j'entends, "après la contestation, il faut agir contre ces Protocoles".

Agir comment? Qu'on veuille ou non, la seule entité, "de jure", ayant droit à agir, pour une relation d'Etat à Etat, est l'Etat arménien (puisque la Diaspora n'a aucune instance représentative). A ce propos cela montre la nécessité (et l'urgence) de mettre en place une représentation légitime de la Diaspora, un Congrès Arménien Mondial (élu), pour enfin pouvoir s'exprimer, légitimement au nom de LA DIASPORA. Au passage, ceux qui prétendent aujourd'hui être LES défenseurs de la Cause arménienne ne font, au mieux, qu'écouter poliment quand on leur parle de mettre en place cette structure indispensable.

Certains, en raison de leurs fautes politiques commises et répétées dans le passé, seraient mieux inspirés d'examiner leurs bilans sans concessions en regardant la vérité en face et d'accepter les critiques, avant de donner des leçons de conduite au gouvernement et au peuple arménien.

Personne n'a le droit d'étouffer l'espoir, en versant, continuellement, de l'huile sur les feux de la haine.  "L’optimisme est l’opium des cons" disait Milan Kundera, à qui répondait Jean-Paul Sartre ainsi : "Le pessimisme est l’excuse des salauds."

Soyons ni optimiste ni pessimiste mais tout simplement lucide.

Varoujan Sirapian
Président-fondateur 
de l'Institut Tchobanian
www.tchobanian.org

 

 


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