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Réponse à MM. Moscovici et Weill   5/06/2009

Réponse à MM. Moscovici et Weill

par Claude Mutafian
Docteur en histoire

Dans « Le Monde » daté du 2 juin 2009, MM. Moscovici et Weill se livrent à un vibrant plaidoyer, courant chez les socialistes européens, en faveur de « l’intégration d’Ankara dans l’Union ». Certes, si la droite est opposée à cette entrée dans l’Europe, c’est en brandissant des arguments essentiellement géographiques et religieux que nos auteurs ont raison de dénoncer. Ceci dit, les socialistes font fausse route : ce n’est pas parce que les raisons invoquées par la droite sont irrecevables qu’il faut aveuglément prendre le parti opposé. Une telle vision manichéiste laisse de côté d’autres positions possibles, comme La Turquie dans l’Europe, pourquoi pas en principe, mais pas la Turquie actuelle. Or les « critères d’adhésion fixés par l’Union européenne », comme on le lit brièvement à la fin de l’article, sont largement insuffisants.

Commençons par la rengaine de la Turquie « seul Etat laïque au monde à majorité musulmane ». Elle ne résiste pas à l’analyse la plus élémentaire. Dans les années 1920, Mustafa Kemal a fondé son Etat-nation sur deux concepts. Le premier était effectivement la laïcité avec la mise en veilleuse de l’islam, mais ce point positif du kémalisme est tous les jours foulé aux pieds par le pouvoir actuel, ouvertement islamiste – et non islamique, la nuance est de taille – même si on a forgé, pour se donner bonne conscience, le concept d’islamisme modéré sans vouloir se rendre compte de l’antinomie flagrante entre les deux mots. N’est-ce pas pour atteinte à l’islam que le célèbre écrivain Nedim Gürsel est poursuivi en justice ? Le nombre de femmes qui portent le voile, souvent même en ne laissant apparaître que la fente des yeux, n’augmente-t-il pas d’un jour à l’autre en Turquie ? Elles sont plus nombreuses sur les rives du Bosphore qu’à Damas ! Pourquoi MM. Gül et Erdogan ne sont-ils jamais accompagnés de leurs épouses dans les visites européennes, si ce n’est parce qu’elles sont voilées ? Craignent-ils, en les montrant, de gêner leurs partisans européens qui ne pourraient alors plus se voiler pudiquement … les yeux ? La Turquie laïque est bel et bien à l’agonie, mais il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

On chercherait en vain dans cet article quelques mots qui pourraient faire obstacle aux plaidoyer des auteurs, comme Chypre, Kurdes, Grecs ou Arméniens. Ainsi, comme argument contre l’objection géographique, ils préfèrent curieusement invoquer Malte, membre de l’Union bien que « géographiquement plus proche de l’Afrique que de l’Europe », plutôt que Chypre, pourtant exemple classique et bien meilleur, qui se trouve à une longitude plus orientale qu’Ankara. Est-ce pour éviter d’avoir à mentionner une île militairement envahie par la Turquie il n’y a que 35 ans ? Depuis 1974, le tiers septentrional de cette république membre de l’Union européenne est toujours occupé par la Turquie, qui y a procédé à la liquidation quasi totale de toute présence grecque.  

On touche là au second concept fondateur du kémalisme, bien moins glorieux que le premier : laTurquie aux Turcs. Un tel slogan implique une purification ethnique accompagnée d’une réécriture falsifiée de l’histoire de l’Asie Mineure, terre largement multiethnique il y a encore un siècle, avec en particulier de très nombreuses populations kurde, grecque et arménienne présentes depuis des millénaires, bien avant l’arrivée des Turcs. Que sont-elles devenues ? S’il y a encore plusieurs millions de Kurdes, ils sont, depuis la fin des années 1920, victimes d’une sanglante politique de répression et d’assimilation qui se poursuit à l’heure actuelle, et des milliers de leurs villages ont déjà été détruits. Les Grecs, eux, ont été totalement rayés de la carte, expulsés et/ou échangés après la Grande Guerre. Il n’en subsistait plus qu’une importante minorité à Istanbul lorsqu’en septembre 1955 de fausses rumeurs donnèrent le signal d’un pogrom ; suivi de l’exode des survivants, il réduisit la trimillénaire présence grecque en Asie Mineure à quelques centaines d’individus. Les auteurs de l’article devraient mieux tenir compte de l’histoire quand ils invoquent Homère et les églises de Cappadoce pour affirmer que la Turquie n’est pas « culturellement étrangère à l’Europe » : les restes de la culture d’un peuple massacré et expulsé deviennent sous leur plume des preuves de l’assimilation de cette culture par son bourreau ! 

Quant aux Arméniens, MM. Moscovici et Weill ne peuvent ignorer que s’ils ont eux aussi totalement disparu de l’Asie Mineure, c’est qu’ils ont été victimes d’un génocide perpétré par l’Empire ottoman au début du XXe siècle et toujours farouchement nié, tant par la Turquie kémaliste laïque que par le pouvoir islamiste actuel. Il n’en reste que quelques dizaines de milliers à Istanbul, et le plus connu, Hrant Dink, a été assassiné en pleine rue et en plein jour il y a plus de deux ans. Depuis, les autorités font tout pour entraver l’enquête : auraient-elles peur de la vérité ?  

Il faudrait que nos auteurs fassent un voyage en Turquie ponctué par deux visites. A Istanbul, sur la « colline de la Liberté » qui domine le Bosphore à côté de l’hôpital Florence Nightingale, ils verront deux mausolées érigés respectivement en 1943 et 1996 pour honorer la mémoire des deux principaux responsables de ce génocide, Talaat Pacha et Enver Pacha. A Igdir, aux confins orientaux du pays, ils pourront lire à la mémoire des 90 000 Turcs massacrés par les bandes arméniennes au pied d’une haute colonne commémorative, officiellement inaugurée en 1999 et narguant les descendants de rescapés du génocide qui peuplent l’Arménie voisine.

Cette Turquie dans l’Europe ? Non merci.   

 


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