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L’épopée des Arméniens de France il y a… 60 ans   6/09/2007

L’épopée des Arméniens de France il y a… 60 ans

Une page importante de l’histoire des Arméniens de France

par Jean Varoujean Guréghian

Contexte historique.

Après sa victoire sur l’Allemagne en 1945, l’URSS lança une offensive de propagande sans précédent. En France et ailleurs, les communistes et leurs sympathisants en profitaient pour vanter les mérites du régime stalinien. Le pouvoir soviétique commença une campagne de « rapatriement » afin de combler, en partie, le vide laissé par 27 millions de morts et pour reconstruire le pays. Il y eut quelques milliers de Russes, d’Ukrainiens, de Géorgiens, etc. qui répondirent à cet appel, mais ce sont surtout les Arméniens qui marchèrent à fond, probablement parce qu’on leur faisait miroiter le rattachement de l’Arménie occidentale (leur patrie d’origine) à la République Soviétique d’Arménie. La Pravda se fit l’écho des « droits historiques des Arméniens sur Van, Bitlis, Kars, Ardahan ». Mais la Turquie, grâce au soutien des Etats-Unis, ne céda pas un pouce de territoire. C’était déjà le début de la guerre froide.

Arrivés entre 1946 et 1949 dans cette patrie bien lointaine pour eux, les rapatriés arméniens – 150 000 au total dont 7500 de France – déchantèrent très rapidement. Le Paradis promis se transforma en… enfer. Les causes principales : un régime féroce, une population hostile, la famine, la pénurie (travail, logement, nourriture), etc.

Des milliers de rapatriés furent envoyés au goulag. Les familles françaises, sauf quelques rares exceptions, furent épargnées (encore une énigme de Staline).

La venue de Christian Pineau, ministre des affaires étrangères, à Erevan en 1956 provoqua une manifestation (la première du genre dans l’histoire soviétique) de la part des Arméniens de France. Ce fut un événement majeur qui sera à l’origine de leur retour en France.

Samedi 6 septembre 1947 – port de Marseille

Il y a soixante ans, un 6 septembre 1947, - c’était un samedi - à 17h., la sirène du Rossia hurle, le bateau tressaille et commence à quitter le port de Marseille. L’émotion est à son comble, il règne un silence de mort pendant quelques instants, puis soudain on entend un Aaahhh ! comme un râle de douleur par des milliers de gens en larmes. Sur le quai, des milliers et des milliers d’Arméniens et de Français venus dire adieu à leurs parents ou amis qui partent en Arménie pour s’y installer. Sur le bateau ils sont 4 000 à partir vers leur nouveau destin. Le navire prend de la vitesse et les côtes françaises deviennent de plus en plus petites. J’étais là avec ma famille, sur le pont du bateau, j’avais 13 ans et ma grande sœur me dit : « Regarde bien, tu ne reverra plus jamais la France. » Trois mois plus tard, c’était un autre bateau soviétique, le Pobéda, qui quittait Marseille pour l’Arménie avec 3 500 personnes à son bord.

Suite à une propagande soviétique orchestrée avec de grands moyens, plus de 150 000 Arméniens furent ainsi rapatriés des différents pays de la diaspora vers l’Arménie entre 1946 et 1949. Ce déplacement massif de population servait d’argument pour appuyer des revendications territoriales à l’égard de la Turquie. Au point de vue humain, ce fut un désastre, car l’Arménie n’était pas apte à accueillir autant de personnes en si peu de temps. Le désenchantement et la déception remplacèrent rapidement la ferveur enthousiaste et patriotique des débuts. Il y avait aussi, suite à la guerre, une grande misère dans le pays, la férocité du régime totalitaire de Staline et l’hostilité de la population locale. Les souffrances physiques et morales n’épargnèrent personne, et, le comble, les rapatriés (akhpars) étaient considérés comme des citoyens de seconde catégorie tant par la population que par les autorités. Le climat de méfiance à leur égard rendit impossible leur intégration dans le pays.

Les 7500 Arméniens de France étaient un peu les « enfants terribles » parmi les rapatriés. Même Staline semblait nous ménager car très peu d’entre nous furent déportés en Sibérie. Entre 1949 et 1953 environ 150.000 Arméniens furent déportés, par familles entières, vers la Sibérie dans des wagons à bestiaux (50.000 personnes pour les seules rafles historiques des 13 et 14 juin 1949), parmi eux beaucoup étaient des rapatriés. Les rafles se passaient toujours au milieu de la nuit.

Le 24 mai 1956 marque la première manifestation en URSS déclenchée par les Arméniens de France lors de la visite de Christian Pineau à Erevan. La presse française en fit à l’époque largement écho. Une délégation d’une cinquantaine de personnes représentant le gouvernement français et la presse accompagnait M. et Mme Pineau. L’ampleur et l’impact de cette manifestation furent considérables. Christian Pineau, ministre de Affaires étrangères, demanda publiquement et personnellement à Khrouchtchev de ne pas prendre de sanction à notre encontre. Bien sûr, il y eut des représailles, mais le processus irréversible de notre retour en France fut enclenché. A ce jour, à part quelques rares exceptions, tout le monde est revenu.

En oubliant un instant les souffrances humaines, le rapatriement massif des années 1946 – 1949 a eu, à long terme, des effets bénéfiques pour l’Arménie. Les nouveaux venus avaient apporté avec eux leurs compétences, leur expérience et leur culture. Incontestablement, ils amenaient un sang neuf et contribuaient aussi au changement des mentalités figées par le lavage de cerveau totalitaire. Personnellement j’estime enrichissantes le années passées en Arménie. Beaucoup d’entre nous eurent l’occasion de faire des études, d’apprendre l’arménien et le russe et de mieux connaître nos racines et notre culture.

Aujourd’hui, à l’occasion de cette date anniversaire, ma pensée va vers nos anciens, nos parents qui ne sont plus là. Ils étaient sincères, courageux et presque tous (comme mes parents) des orphelins du génocide de 1915. La seule et unique motivation de leur départ en Arménie était leur idéal patriotique. Il faut rendre hommage à ces hommes et femmes de conviction et d’esprit pionnier qui ont contribué à reconstruire un pays en ruines. Ma pensée et mes prières vont aussi vers ceux qui ont laissé leur vie dans les premières années de notre arrivée en Arménie et tout particulièrement vers ces nombreux jeunes rapatriés qui furent tués par les gardes-frontières soviétiques en essayant courageusement de franchir le rideau de fer.

Publié le : 06-09-2007
www.yevrobatsi.org


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