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Dernier article de Hrant Dink   21/01/2007

Le dernier article de Hrant Dink paru le 10 janvier 2007 dans AGOS

 

"Mon esprit bouleversé - comme un pigeon inquiet"

de Hrant Dink,

Au début, je ne me suis pas inquiété pour les poursuites initiées contre moi engagées  par le Procureur de la République de Şişli, sous le motif que j’avais « insulté l’identité turque ». Ce n’était pas la première fois. J’avais déjà vécu un procès semblable à Urfa. Ayant exprimé que « je n’étais pas Turc… mais Arménien et de Turquie », j’étais poursuivi depuis ans trois pour avoir « insulté l’identité turque » lors d’une conférence que j’avais donnée à Urfa en 2002.

Je ne me tenais même pas au courant du déroulement de ces procès. Je ne m’y intéressais pas du tout. Des amis avocats suivaient les procédures en mon absence à Urfa.

J’y étais indifférent même lors de mon interrogatoire auprès du Procureur de Şişli. Au fond, j’avais confiance en ce que j’avais écrit et de la sincérité de mes intentions. En considérant l’intégralité de mon article, et non pas cette phrase qui n’avait pas de sens détachée de son contexte, le Procureur allait sans doute comprendre que je n’avais aucunement l’intention « d’insulter l’identité turque » et cette comédie allait donc prendre fin. J’étais convaincu qu’il n’y aurait aucune poursuite après l’interrogatoire. Mais, surprise ! Le procès a commencé. J’ai quand même gardé mon optimisme.

Lors d’une émission télévisée à laquelle j’avais participé en direct par téléphone, j’avais même dit à M. l’avocat Kerinçsiz « de ne pas trop s'enflammer, car  je serais acquitté de toute façon à l’issue de ce procès. Et  que si l’on m’infligeait une peine quelconque d’une quelconque peine, je quitterais ce pays ». J’étais sûr de moi, je n’avais aucune –mais aucune—intention ou aucun souhait d’insulter l’identité turque dans cet article. Celles ou ceux qui ont lu l’intégralité de mes séries d’articles l’auront très clairement compris.

D’ailleurs, le rapport transmis par le comité d’experts commis par le tribunal, consistant en trois enseignants-chercheurs de l’Université d’Istanbul, confirmait dans son rapport que tel était le cas. 

Je n’avais aucune raison d’inquiétude, j’étais convaincu que l’erreur allait être réparée d’une manière ou d'une autre.
En me disant “Ya sabır” (Patience)...
Mais elle n’a pas été réparée.
Malgré le rapport d’expertise, le Procureur a demandé une condamnation. Ensuite, le juge a décidé d’une peine de prison de six mois.
Lorsque j’ai appris la nouvelle de ma condamnation, j’ai senti le poids douloureux de tous les espoirs que j’avais osé garder tout au long du procès. J’étais sidéré… J’étais au comble de la colère et la révolte. 

Pendant des jours et des mois, j’avais pu résister en disant à tous :  “Vous allez voir, une fois que la décision sera prononcée, une fois acquitté, vous regretterez tout ce que vous avez exprimé, tout ce que vous avez écrit ».

A chaque audience du procès, les articles et chroniques des journaux et les émissions télévisées prétendaient que j’avais dit que « le sang turc était infecté ». A chaque fois, ma notoriété en tant qu’ « ennemi des Turcs » s’amplifiait. Les fascistes  me harcelaient dans les couloirs des tribunaux, en me lançant des insultes racistes. 

Je me disais « Patience » (“Ya sabır”), je tenais le coup en attendant la décision d’acquittement. Une fois la décision prononcée, la réalité allait réapparaître  tôt ou tard  et ces personnes allaient avoir honte de leurs actions.

Mon unique arme était ma sincérité. Mais la décision a été prononcée et j’ai perdu tout espoir. A partir de ce moment, je me suis trouvé dans une situation des plus difficiles pour un être humain.

Le juge avait tranché « au nom du Peuple turc » et avait légalement confirmé que j’avais « insulté l’identité turque ». Je pouvais presque tout supporter mais il m’était impossible de subir ceci.

Selon mes convictions, humilier les gens avec lesquels nous vivons à cause de leur différence ethnique ou religieuse était synonyme au racisme et donc impardonnable.

C’est avec cet état d’âme que j’ai fait la déclaration suivante aux amis de la presse et des médias, qui attendaient à ma porte pour confirmer si, « conformément à ce que j’avais annoncé auparavant, j’aillais quitter le pays »:

« Je vais demander conseil à mes avocats. Je vais faire appel auprès de la Cour de Cassation et, s’il le faut, j’irais jusqu’à la Cour européenne des Droits de l’homme. Si je ne suis pas acquitté à la suite à l’un ou l’autre de ces procédures, je quitterai alors mon pays. Et ce, parce que quiconque est reconnu coupable condamné d’un tel délit, n’a pas le droit, selon mes convictions, de vivre avec les autres citoyens qu’il ou elle aurait offensés ». 

Comme toujours, j’étais très impulsifen exprimant ces pensées. Ma seul arme était ma sincérité.

L’humour noir

Mais, voyez-vous, le « pouvoir profond », qui essaie de m’isoler vis-à-vis des gens de Turquie et de me désigner comme une cible, a trouvé un aspect discutable à cette déclaration, et a entamé une nouvelle poursuite contre moi, en prétendant que j’avais essayé d’influencer la justice. Même si cette déclaration avait été couverte par tous les médias, pour eux, l’épine dans l’œil était toujours celle qui avait été publiée dans le journal Agos. Tous mes collaborateurs du journal (Les responsables d’Agos et moi-même) avons/ont, en cette occasion, été eux-aussi  poursuivis pour tentative d’ influencer la justice. C’est sans doute ce que l’on appelle « l’humour noir ».

Moi, je suis l’accusé, qui d’autre qu’un accusé aurait-il le droit d’influencer la justice ? Mais, voyez-vous, cette farce me coûtait donc une poursuite pour avoir influencé la justice.

“Au nom de l’Etat turc”

Je dois avouer que j’ai considérablement perdu confiance en la notion du « système judiciaire » et en la « Justice » en Turquie.

Comment pourrait-on ne pas perdre confiance ? Ces procureurs, ces juges sont bien tous diplômés de l’Université, des facultés de droit, n’est-ce pas ? N’ont-ils pas la capacité de comprendre ce qu’ils lisent ?

Mais, voyez-vous, tout comme l’ont exprimé de nombreux hommes d’Etat et de politiciens avant moi, la Justice de ce pays est loin d’être indépendante.

La justice ne protège pas les droits des citoyens mais ceux de l’Etat.

La Justice n’est pas en faveur du citoyen, elle est instrumentalisée par l’Etat.
D’ailleurs, je suis entièrement convaincu que, même si le jugement contre moi est soit-disant prononcé « au nom du peuple turc », il est très clair que c’était une décision non pas « au nom du Peuple turc » mais au « nom de l’Etat turc ». Mes avocats allaient donc faireappel auprès de la Cour de Cassation, mais qui peut  empêcher ces « pouvoirs profonds » de me de me condamner   dans ce ces nouvelles procédures ?

Et, de toute manière, la Cour de Cassation émet-elle  toujours des jugements équitables ? Cette même Cour de Cassation n’avait-elle pas signé les décisions injustes en ce qui concerne  la confiscation des biens immobiliers des Fondations des minorités (religieuses) ?

Durant la procédure d’appel, malgré les efforts du Procureur Général, et l’appel que nous avons fait, que s’est-il passé ?

Le Procureur Général de la Cour de Cassation a confirmé le rapport d’expertise en exprimant qu’il n’y avait pas de pièces à conviction et a donc demandé mon acquittement. Mais la Cour de Cassation m’a quand même déclaré coupable.
Pour avoir fait appel de  la décision et la porter auprès de l’Assemblée Générale, le Procureur Général de la Cour de Cassation avait du être sûr de ce qu’il avait lu et compris ainsi que de ma conviction en mes articles.
Mais que puis-je dire, ce « grand pouvoir », qui est déterminé à me condamner et qui probablement imposera sa présence à chaque étape de mon procès, était encore une fois maître du processus. D’ailleurs, le Conseil Général a déclaré à la majorité que j’avais insulté l’identité turque.

Comme un pigeon

Il est clair que ceux qui essaient de m’isoler, de m’affaiblir et de me rendre sans défense sont plus ou moins parvenus à leurs fins. A travers l’influence d’informations erronées et ternies qu’ils ont bien su répandre auprès de/dans  la société, un groupe non-négligeable de personnes qui considèrent que Hrant Dink a « insulté l’identité turque » s’est déjà formé.

Le journal et la mémoire de mon ordinateur sont saturés de messages pleines de colère et chargés de menaces, provenant des citoyens appartenant à ce groupe.
(Je voudrais souligner ici que j’ai déposé auprès du bureau du Procureur de Şişli l’un de ces messages, envoyé par poste de Bursa, qui m’a paru très inquiétant dans son contenu et qui présentait un danger immédiat. Je n’ai eu aucun résultat jusqu’à ce jour en ce qui concerne la plainte déposée)

A quel point ces menaces sont-elles avérées ou fausses ? Il m’est impossible d’en juger.

En ce qui me concerne, la plus grande menace –et ce qui est le plus difficile à vivre—est la torture psychologique que je m’inflige à moi-même. Ce qui me tourmente plutôt,  c’est la réponse à la question « que pensent vraiment ces gens à propos de moi ? ».
 
Malheureusement, je suis beaucoup plus connu qu’auparavant et je ressens que les gens me jettent des regards qui portent la question/ en pensant : « regardes, ce n’est pas lui le fameux Arménien ? ».
Et par réflexe, je commence à me torturer. Une torture partagée entre curiosité et inquiétude.
Entre attention et crainte.
Je me sens tout à fait comme un pigeon...
Tout comme lui, j’ai des yeux à gauche, à droite, devant, derrière.
Ma tête est aussi mobile que la sienne… et aussi rapide que la sienne pour pouvoir se retourner brusquement.

Vous avez dit « prix à payer » ?

Que dit le Ministre des affaires étrangères Abdullah Gül? Que dit le Ministre de la justice Cemil Çiçek?
“Voyons, il ne faut pas exagérer sur la portée de cet article 301. Pouvez-vous nommer une seule personne condamnée à une peine de prison par cette loi? »
Comme si, pour payer le prix, il fallait absolument être condamné à un emprisonnement…
Tenez, voici le prix à payer, le voici… Ô Ministres illustres, savez-vous ce que cela coûte d’être enfermé dans la crainte, comme un pigeon ?  Le savez-vous ?
N’avez-vous jamais observé un pigeon ?
C’est  qu’on appelle « une question de vie ou de mort »

Ce que je subi … et que nous subissons dans ma famille, ce n’est pas facile…
J’ai sérieusement songé à m’éloigner en quittant le pays.

Surtout quand les menaces impliquent mes proches…. Cela a toujours été mon point faible. 
 
Cela doit sûrement être ce que l’on appelle « une question de vie ou de mort ». Je peux bien sûr très bien pu résister à ma propre conscience, mais je n’ai  pas le droit de mettre la vie de mes proches en danger. Je peux moi-même devenir un héros, mais jamais je n’ai pas le droit de jouer le chevalier en mettant en danger la vie de mes proches, et encore plus celle des autres.
J’ai  traversé des moments de désespoir. Je réuni ma famille, mes enfants pour trouver refuge auprès d’eux ; ils m’ont accordé le plus grand des soutiens. Ils m’ont accordé leur confiance.  
Où que je sois, m’ont-ils dit, ils sont avec moi.
Ils partiront si je leur avais dit “Partons”. Ils resterons si je leur avais dit « Restons ».  

Rester et résister

Tout cela est très bien certes, mais où pourrions-nous aller ?
En Arménie?
Oui mais alors, quelqu’un comme moi, qui ne peut pas supporter les injustices, comment ferais-je pour subir les injustices là-bas ? N’aurais-je plus d’ennuis là-bas ?
Quant à l’idée de vivre dans un pays européen, ce n’était pas du tout ma tasse de thé.
Chaque fois que je vais en Occident pour quelques jours, je suis quelqu’un qui se dit, crispé d’ennui dès le quatrième jour, « j’espère que ça sera fini bientôt et que je pourrais rentrer », tellement mon pays me manque . Qu’aurais-je donc fait dans ces pays ?
Le confort, je ne suis pas fait pour !
De toute manière, quitter des « enfers bouillonnants » pour des « paradis aménagés »  n’est vraiment pas pour moi.
Je fais partie des gens qui se sont engagés à transformer l’enfer dans lequel nous vivions en paradis.
Rester et vivre en Turquie n’est pas seulement notre vrai souhait, mais aussi une conséquence naturelle du respect que nous portons à des milliers de personnes, amis ou inconnus, qui luttent pour la démocratie en Turquie et qui nous ont soutenu,. Nous allions donc rester et résister.
Mais si un jour nous étions contraints de partir… nous prendrons la route tout comme en 1915… comme nos ancêtres… sans savoir vraiment où aller… en suivant leurs pas sur les routes qu’ils ont du prendre … en ressentant le même tourment, en vivant la même douleur…
Nous quitterions notre pays avec un tel reproche. Et nous allions partir là où nos pieds—et non pas où notre cœur—nous amèneront… Peu importe où…

Craintif et libre

J’espère que nous n’aurons jamais à subir un tel abandon. De toute façon, nous avons suffisamment d’espoir et  de raisons pour ne jamais vivre cela.
Je vais maintenant faire appel à la Cour européenne des Droits de l’homme.
Je ne sais pas combien d’années ce procès va durer.
En revanche, je crois sincèrement en une réalité, et celle ci me réconforte : je vais continuer à vivre en Turquie au moins jusqu’à la fin de ce procès.

Si la Cour (européenne)accorde un jugement en ma faveur, j’en serais d’autant plus ravi.Cela signifierait que je ne serais plus jamais contraint de quitter mon pays.
L’année 2007 sera probablement une année bien plus difficile encore pour moi.
Desprocès seront en cours, de nouveaux procès s’y ajouteront. Qui sait combien de nouvelles injustices vais-je devoir endurer ?
Mais entre temps, seule une réalité me servira de garantie. Certes, il est vrai que mon état d’esprit est bouleversé—comme un pigeon inquiet—mais je sais que les habitants de ce pays ne touchent guère aux pigeons.
Les pigeons poursuivent leur existence même dans les fins fonds de la ville, parmi les foules humaines. Un peu craintifs certes, mais tout aussi librement.

 

Traduit par Defne Gürsoy, Paris le 21 janvier 2007

Note: Les mots en italiques ont été ajoutés par la traduction pour clarifier le sens.


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